Ariel Toledano, médecin, ouvre le livre avec sa première véritable confrontation avec la mort, à l’hôpital, au cours de ses études de médecine. Il s’est rendu compte que, s’il était capable de répondre scientifiquement et mécaniquement au problème de la finitude, il n’était absolument pas armé pour penser le problème de la mort philosophiquement. Il pose ainsi d’emblée qu’un rapport matérialiste à la mort ne peut pas suffire, qu’il lui manquait des clés de compréhension métaphysiques, philosophiques et spirituelles.
Il se retrouve alors face à un mystère. « Le médecin, responsable de l’unité, voyant mon trouble, m’a expliqué que tout avait été tenté, mais qu’il n’y avait plus rien à espérer. Ces mots n’ont pas suffi à apaiser les questions qui commençaient à me hanter. » Lévinas le guide, au fil des pages, un peu comme Virgile avec Dante.
« Les textes philosophiques, et particulièrement ceux de la sagesse juive, m’ont été une ressource inestimable dans les moments difficiles qu’impose l’exercice de la médecine, me fournissant des réflexions profondes et des enseignements sur la résilience face aux épreuves les plus douloureuses. (…) J’y ai puisé du courage et de la détermination, renforçant ainsi ma capacité à accompagner ceux qui souffrent » ; « La vie et la mort sont intimement liées, à l’image d’une des dernières paroles de Moïse citée dans le Deutéronome. Le prophète s’adresse à son peuple avant de quitter ce monde. Il porte la parole divine en ces termes : “Vois, j’ai mis devant toi, ce jour, la vie, et le bien, et la mort, et le mal… J’ai pris un témoin sur vous aujourd’hui, le ciel et la terre, la vie et la mort ; j’ai mis devant toi la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie afin que tu vives, toi et ta postérité.” »
Ariel Toledano transpose le « Chéma, Israël » dans le soin, c’est-à-dire qu’il voit dans la pratique de la médecine une mise en action de celui-ci. De l’importance de l’écoute active du médecin, qui doit aussi comprendre l’état d’esprit de ses patients pour comprendre leurs symptômes. « Lors de mes consultations, j’ai pu observer un mal profond, qui semble s’être amplifié ces dernières années. Les patients évoquent la peur constante de la maladie, du vide laissé par la perte d’un être aimé. D’autres évoquent leur angoisse face aux catastrophes naturelles, ou devant les conflits armés dans le monde, qui alimentent un sentiment d’insécurité et d’impuissance. »
Ariel Toledano trace tout au long du livre un parallèle étincelant entre la sagesse juive et plusieurs domaines de la médecine, rappelant ainsi, à travers des exemples, tantôt métaphysiques, tantôt concrets, que la vie et la mort coexistent. Il illustre des concepts de la philosophie juive avec des vérités scientifiques. Par exemple, le phénomène de l’apoptose, la coexistence de la vie et de la mort au sein même du vivant : « La mort de certaines cellules est nécessaire pour la régénération des tissus, le développement harmonieux des organes et le maintien de l’équilibre interne. » ; « La vie et la mort interagissent continuellement dans nos corps. »
Il convoque Lévinas, Maïmonide, Spinoza, Henri Atlan, Jean-Claude Ameisen, Nahmanide, Aristote, Platon, Épicure…
Enfin, il présente le concept de monde à venir, Olam Haba en hébreu : une promesse de futur et de continuation pour l’âme. « Cette perspective, bien qu’insaisissable, est une forme de réconfort pour le croyant. Toutefois, l’idée d’une espérance peut également se trouver pour les non-croyants, dans le fait que le véritable néant, au sens d’une disparition absolue, n’est pas observable dans la réalité. En effet, rien ne disparaît vraiment dans le cycle de la vie. (…) De même que les émotions, les souvenirs, les relations ne disparaissent jamais tout à fait, ils laissent une trace un peu comme une onde dans l’eau. »
Un livre d’une grande hauteur et d’une rare complétion de pensée, très stimulant ; une expression pleine de clarté et une réflexion solide ; une exploration fascinante du plus grand des paradoxes.
Un livre riche et précieux, en ce qu’il introduit, avec précision et concision, le lecteur aux concepts les plus fondamentaux de la sagesse d’Israël, autant qu’à des vérités scientifiques décisives.
Un exposé sans jargon, extrêmement agréable et facile à lire, d’une grande prodigalité philosophique ; intellectuel sans intellectualisme. Un livre qui a le courage de poser plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Ariel Toledano tente d’expliquer le mystère du concept de monde à venir. Il interroge les faiblesses et les insuffisances du matérialisme : « En effet, il n’est pas rare que des patients déjouent les statistiques et contredisent les consensus établis. Rémissions inexpliquées, guérisons jugées improbables sont autant de phénomènes qui montrent que l’organisme humain dépasse parfois les modèles prédictifs de la science. Ces faits suggèrent l’existence d’une dimension insaisissable par la seule raison analytique (…) l’homme est-il intégralement explicable par les catégories scientifiques ? Ou subsiste-t-il en lui une part irréductible, un noyau d’être qui échappe à toute formalisation ? L’homme ne serait-il pas, au fond, la rencontre entre la complexité du vivant et l’énigme du sacré ? »
La partie la plus intéressante est peut-être celle qui porte sur la physique quantique, où Ariel Toledano fait dialoguer les concepts de résonance quantique et d’intrication avec l’Olam Haba et la théorie des révolutions cosmiques ; Shmitot, dans la Kabbale. Il met en effet en évidence un point de jonction, édifiant, entre les deux théories : « La relation entre le monde présent, Olam Hazeh, et le monde à venir, Olam Haba, trouve une résonance dans la physique quantique qui questionne la linéarité du temps. Elle suggère que le passé, le présent et le futur existent dans une structure plus vaste. Cette approche scientifique résonne avec l’éternité, qui n’est pas une simple prolongation du temps, mais une dimension différente, intemporelle, où tout est unifié. Le monde présent devient alors une actualisation parmi d’autres, tandis que le monde à venir peut être perçu comme un espace où ses potentialités résident. Le phénomène d’intrication quantique où deux particules restent liées, quel que soit l’espace qui les sépare, rappelle l’interconnexion profonde entre le monde présent et le monde à venir. »
La vie qui vient après la vie est bien plus qu’une méditation, c’est une véritable œuvre philosophique, produite par un médecin qui est aussi un fin connaisseur de la Kabbale. Un livre de philosophie, extrêmement original, passionnant, très simple à lire, et accessible à tout type de lecteur. Cette lecture facile, mais qui demande une réflexion profonde et exigeante, vaut vraiment le détour.
Ariel Toledano a réussi un syncrétisme formidable entre science et Kabbale, où des concepts extrêmement pointus et complexes sont expliqués avec simplicité.
Les concepts principaux de la Kabbale sont, de la même manière, brossés en quelques lignes, avec une clarté et une exhaustivité exemplaires. La vie qui vient après la vie est un livre rare, en cela qu’il établit un dialogue entre des disciplines d’ordinaire refermées sur elles-mêmes. Il conjure donc cet interminable angle mort de la pensée continentale, qui consiste à isoler les disciplines les unes des autres, en leur interdisant arbitrairement de se rencontrer.
C’est bien cela qu’il faut surtout saluer dans le travail d’Ariel Toledano. L’importance, qui sonne aussi comme une évidence, accordée à la transversalité et le dialogue entre les disciplines, et en particulier entre la science et la mystique. Une approche intégrative où l’on se sert de la religion et de la spiritualité pour penser la science sous un angle nouveau, et inversement, où l’on se sert de la science pour penser les concepts métaphysiques et théologiques.
Je me souviens d’Edouard Schuré, qui, à la toute fin de ce très beau livre qui s’intitule « Les grands initiés, esquisse de l’histoire secrète des religions » écrivait : « L’Europe est plus vieille que l’Amérique, mais plus jeune que l’Asie. Ceux qui la croient vouée à une décadence irrémédiable, la calomnient. Mais si elle continue à s’entre-déchirer, au lieu de se fédéraliser sous l’impulsion de la seule autorité valable, l’autorité scientifique et religieuse ; si, par l’extinction de cette foi qui n’est que la lumière de l’esprit nourrie par l’amour, elle continue à préparer sa décomposition morale et sociale, sa civilisation risque de périr par les bouleversements sociaux d’abord, ensuite par l’invasion des races plus jeunes qui saisiront le flambeau qu’elle aura laissé échapper de ses mains. Elle aurait un plus beau rôle à remplir. Ce serait de garder la direction du monde, en achevant l’œuvre sociale du Christ, en formulant sa pensée intégrale, en couronnant, par la Science, l’Art et la Justice, le temple spirituel du plus grand des fils de Dieu. »
Ariel Toledano a aussi publié, dans la même veine, La médecine du Talmud, au commencement des sciences modernes (In Press, 2014) ; Médecine et Kabbale, le pouvoir des lettres (In Press, 2015) ; Médecine et Bible. Portraits inédits de personnages bibliques (In Press, 2017) ; Médecine et sagesse juive (In Press, 2017) ; La médecine de Maïmonide, quand l’esprit guérit le corps (In Press, 2018) ; Réflexions sur la croyance, à propos d’une traduction commentée d’un texte du Rav Kook (In Press, 2024) ; Le livre de la prophétie, histoire biblique de la destinée humaine (In Press, 2025).
Dans ce grand livre de 248 pages, Ariel Toledano pose les plus grandes et les plus belles questions métaphysiques ; la possibilité de l’éternité ; et livre, par le prisme de la science et de la médecine, une introduction à la Kabbale, ainsi qu’une lecture ésotérique de figures bibliques et parabibliques, d’Hénoch à Noé, Abraham, Isaac, David, Rachel, Léa, Joseph, Myriam, Moïse, Salomon, Élie…
« Les nuits, l’homme en fera des jours. » (Baal Shem Tov)
