Michel Niqueux, avec son Vocabulaire du poutinisme, nous offre une plongée dans les arcanes noirs de l’idéologie anti-occidentale et ultra-autoritaire du Kremlin. En 1990, Michel Niqueux dirigeait un Vocabulaire de la perestroïka : à l’heure où le système soviétique vacillait, des mots tels qu’état de droit, transparence, maison commune européenne, repentir, sexe, société civile, valeurs universelles, réapparaissaient.
Trente-cinq ans plus tard, un autre vocabulaire s’est imposé au spécialiste de littérature et de civilisation russe, professeur émérite de l’université de Caen, à qui l’on doit dernièrement Le conservatisme russed’aujourd’hui. Essai de généalogie (2022). Ce vocabulaire est celui du poutinisme. Un langage nouveau, spécifique, brutal et simpliste, tout entier au service d’une idéologie anti-occidentale et impérialiste : agent de l’étranger, guerre sainte, dénazification, désoccidentalisation, pays inamical, idée russe, militarisation, valeurs traditionnelles, russophobie, vérité historique, organisation indésirable, majorité mondiale, milliard doré, monde russe, multipolarité, extrémisme, terrorisme, etc. Autant de clés pour entrer dans l’imaginaire paranoïaque, complotiste et anti-américain primaire de Vladimir Poutine et de ses fidèles.
Une véritable immersion dans la pensée noire du Kremlin et du cauchemar russe ; éclairante, et passionnante.
Une plongée dans les ressorts de l’endoctrinement en Russie, qui nous permet de comprendre la perversité et la sophistication d’une nomenclature ayant déclaré une guerre sans trêve et sans merci à toutes les libertés de ce monde.
« L’Occident est le royaume de l’Antéchrist. », Alexandre Douguine, 2006.
On referme ce livre avec la peur au ventre ; une compassion et une peine immenses pour le peuple russe prisonnier à double tour ; et une compréhension supérieure du courage des Ukrainiens, autant que de celui des Moldaves, des Biélorusses, des Polonais, des Géorgiens, des Suédois, des Finlandais, des Estoniens et des Lituaniens.
« L’européanisation est un mal absolu. » Nikolaï Troubetzkoy, 1920.
On prend, aussi, la mesure de la menace qui nous fait face, nous, Européens anesthésiés par huit décennies de confort et de paix ; trop occupés que nous sommes à cultiver nos jardins hédonistes individuels et à entretenir le brasier de nos tristes passions identitaires et nationales, pour voir que le vent du totalitarisme souffle contre nous… et risque très certainement de nous emporter, à moins d’un déclic européen de grande ampleur, et qui n’a que trop tardé. Un livre à mettre dans toutes les mains, nombreuses, qui se croient propres, insubmersibles, et à l’abri du danger à venir. Une arme salutaire contre les égoïstes et les irresponsables qui haussent les épaules et préfèrent regarder ailleurs. Le problème est que ces derniers ne lisent pas, et préfèrent se complaire dans des opinions et croyances enfantines, plutôt que de se livrer à une véritable réflexion… Pour les autres, pour ceux qui souhaitent penser le problème russe, autant que le problème européen et celui du futur des démocraties occidentales, ce Vocabulaire du poutinisme est une formidable matière à voir, à savoir et à penser clairement. « L’ignorance de la dimension idéologique de la guerre a fait croire à Trump qu’elle pouvait être réglée en un jour, ou au président Macron qu’on pouvait infléchir Poutine avec des arguments rationnels. La Russie officielle vit dans une autre réalité, largement fantasmée (l’Ukraine “nazie”), orwellienne, perméable au complotisme mais solidement construite autour de la spécificité russe et de la victoire de 1945, et défendue par un immense arsenal de lois liberticides en expansion permanente. Ses racines remontent parfois jusqu’au XIXe siècle, comme pour l’anti-occidentalisme. »
