Le roman de Morin (Par Olivier Corpet)

Pour une surprise, c’en fut une, et de taille : près de mille deux cents feuillets manuscrits et tapuscrits, accompagnés d’une foultitude de notes et de dialogues préparatoires, le tout dans un immense désordre. Tel était le manuscrit de ce roman qu’Edgar Morin disait souvent perdu pour toujours, au gré de nombreux déménagements et aléas d’une vie privée parfois compliquée et agitée… En réalité, le manuscrit de L’année a perdu son printemps gisait dans de vieilles chemises, au milieu de tas d’autres papiers relatifs aux années 1945-46. 

Retrouvé par Pascale Butel, chargée à l’IMEC de l’inventaire des volumineuses archives confiées en plusieurs fois par Edgar Morin (au total près de deux cents boîtes d’archives), il semble complet, avec un prologue (que nous publions ci-après) et une dernière page portant le mot « FIN ». Edgar Morin fut lui-même fort étonné et ravi de cette réapparition d’un texte qu’il croyait vraiment disparu à jamais, comme il l’a confirmé à son biographe Emmanuel Lemieux qui, dans son ouvrage paru en 2009, Edgar Morin, l’indiscipliné (Le Seuil), souligne qu’à cette date, Morin fourmille de projets littéraires, dont deux ouvrages restés jusqu’à ce jour tout à fait inédits : outre L’année a perdu son printemps, un petit texte, intitulé L’île de la mort, qui fait le récit de la mort de sa mère et dont Edgar Morin a conservé le manuscrit jusqu’à ce jour. Dans l’un et l’autre, on retrouve le narrateur sous le nom d’Albert Mercier, un nom de la France profonde, d’une banalité extrême.

Il existe plusieurs variantes de certaines parties de L’année a perdu son printemps (par exemple, l’une avec un monologue intérieur d’Albert Mercier, une autre sans). La majeure partie du manuscrit raconte la vie de Mercier, ses années de lycée, de la quatrième à la terminale, se poursuit jusqu’à la guerre, et se termine sur son arrestation par la Gestapo en 1943 et sa mort ; il est fusillé par les Allemands pour cause d’actions de résistance.

Un roman qu’on peut qualifier d’existentialiste, d’une écriture très classique, dans lequel Morin nous relate les années d’apprentissage de son double, Albert Mercier, au fil des événements historiques, de ses amitiés, de ses lectures, de ses engagements et de ses premiers émois amoureux. Au milieu du manuscrit, on trouve le texte d’une « nouvelle inédite » intitulée « Le buvard », récit d’une tricherie lors d’un examen de physique-chimie, que Morin paraît avoir un moment extrait de son manuscrit pour une éventuelle publication, peut-être dans une revue, mais que nous n’avons pas retrouvé à ce jour. Dans le même ordre d’idées, on trouve plusieurs pages composées en placards, avec une remarque manuscrite au crayon : « roman pour Edgar Morin ». Là encore, difficile, sinon impossible, de savoir si ces extraits ont été publiés ou pas…

Dans le texte du prologue que nous publions ci-après, Edgar Morin tente une description quasiment proustienne de la question de la mémoire et des souvenirs.

Au-delà de l’intérêt du texte lui-même, que peut-on faire d’un tel document ? Le conserver tel quel à l’état d’archive, le laisser accessible aux seuls chercheurs patentés et si possible spécialistes en morineries ? Ou bien envisager sa publication ?

Outre que cela supposerait de la part de l’auteur un important travail de remémoration et de réécriture, il n’est pas certain qu’il y parvienne, pour une raison simple : depuis l’écriture de ce roman, son œuvre s’est déployée sur des terrains non-fictionnels, sociologiques, philosophiques ou politiques où s’est peu à peu formée l’œuvre d’un grand penseur du monde contemporain, aujourd’hui célèbre et célébré par tous – ce qui fut très loin d’être toujours le cas ! Qu’il suffise de se rappeler les temps pas si éloignés où l’œuvre d’Edgar Morin était vilipendée par ses camarades sociologues, par exemple, qui n’avaient pas de vocabulaire assez dur pour le traiter d’essayiste – injure suprême pour certains –, si ce n’est de charlatan, et n’avaient de cesse de railler son concept de « complexité » ; et je ne parle pas ici de la période de la revue Arguments où, avec Jean Duvignaud, Kostas Axelos et quelques autres comploteurs, ils avaient entrepris – pas moins – de réviser de fond en comble leur (et pourtant nôtre) vision du monde et de mettre en place de nouvelles manières de penser et de vivre… On sait que dans les années 60, l’adjectif « argumentiste » figurait au dictionnaire des injures établi par les situationnistes de Guy Debord…

Reprendre ce texte poserait donc à l’auteur une série de problèmes à mon avis difficilement solubles, ne serait-ce que la question du narrateur lui-même, qui, parfois, change d’Albert en Roger. Et puis surtout, il est fort probable que les conditions de son écriture n’étant plus du tout les mêmes, Edgar Morin, si tant est qu’il en ait la tentation, aurait bien du mal à ne pas vouloir transformer ce texte de fond en comble – ce qui en ferait un tout autre ouvrage et ferait sans doute perdre à celui-ci tout ou partie de son charme de roman d’apprentissage ou de formation, avec ses qualités et ses défauts. Disons-le sans détours ni précautions : seule une publication posthume de ce texte aurait du sens – et elle serait en soi déjà fort compliquée à établir. Mais il s’agirait alors de tout autre chose : d’un travail de relevé de traces, de la mémoire d’un désir d’être écrivain – ce que Morin est devenu par la suite, en particulier dans son impressionnant journal (récemment réédité au Seuil dans deux forts volumes de près de deux mille cinq cents pages imprimées au total).

À l’époque de ces tentatives romanesques, c’est-à-dire au sortir de la guerre, Edgar Morin cherche indubitablement à devenir romancier. Son premier ouvrage, consacré aux conséquences de la défaite de l’Allemagne : L’an zéro de l’Allemagne, est publié en 1946 aux éditions de la Cité universelle, créées par ses très proches amis Marguerite Duras et Robert Antelme (ce dernier ayant inauguré la série par son célèbre livre L’espèce humaine, devenu, avec ceux de Primo Levi et de David Rousset, un des ouvrages fondamentaux sur l’univers concentrationnaire). Dans la foulée, Morin publie en 1948 un premier roman, intitulé curieusement Une cornerie, chez l’éditeur suisse Nagel, spécialisé dans les guides de voyage mais à l’époque à l’affût de nouveaux auteurs (c’est cet éditeur qui, en 1946, a publié l’ouvrage de Jean-Paul Sartre, promis à un grand succès : L’existentialisme est un humanisme). C’est d’ailleurs ce même éditeur, précise E. Lemieux, qui annonce alors la publication prochaine de L’année a perdu son printemps – laquelle n’aura en définitive jamais lieu.

Quelles sont les raisons de ce renoncement ? De plusieurs ordres, en fait. D’abord, selon E. Lemieux, il y a cette injonction d’Elsa Triolet, à la suite de sa lecture d’Une cornerie : « Vous avez du talent, mais vous devez prendre d’autres sujets. »

Ensuite il y a, semble-t-il, le refus du manuscrit par son ami l’éditeur François Erval ainsi que par Olga Jugelson-Wormser, qui dirige alors une collection aux éditions Corréa, lesquelles vont bientôt se fondre avec les éditions Buchet-Chastel.

Enfin, il y a sans aucun doute l’engagement de Morin dans le Parti qui finit par avoir raison de ses velléités fictionnelles, vraisemblablement pas bien vues par ses camarades qui ne doivent pas goûter la volonté d’indépendance qui trouve à s’exprimer ainsi… Pourtant, à travers ces tentatives romanesques vouées à l’échec éditorial, c’est une vision du monde qui se construit et une véritable pensée de ce monde qui s’élabore. En réalité, sous Albert Mercier perçait déjà Edgar Morin.

L’année a perdu son printemps (Prologue du manuscrit d’Edgar Morin)

Je me retourne et ne vois que des lambeaux perdus dans une nuit qui s’épaissit. Parfois je m’acharne après un souvenir qui n’est qu’un rêve rêvé la nuit même ou il y a bien longtemps. Je ne le sais. Je pense à cette promenade en vélo, le long des berges de la Seine, dans un crépuscule tranquille, cette étape dans un restaurant chinois – maison de bois illuminée près du fleuve au milieu de gazon et d’arbres ; je me vois garant mon vélo, sous les arbres, sur le gravier, parmi des voitures trop riches, puis, dans une grande salle au plafond boisé, vitrée de toutes parts, environnée du feuillage et de la présence nocturne de l’eau, je suis seul à une table blanche en train de manger un riz mêlé de sauce épaisse…

J’ai recherché à plusieurs reprises, en suivant du doigt le tracé de la Seine sur le plan de Paris, l’emplacement de ce restaurant, à chaque coup oubliant que j’avais déjà cherché en vain, jusqu’à être contraint de me rendre à l’évidence que rien de ma promenade et de mon étape crépusculaires n’avait existé. Et pourtant… Je n’en sentais qu’avec plus de violence l’odeur du feuillage, le goût du riz, la présence de l’eau. Le Paris, graphique qui s’étalait sous mes yeux, rétrécissait d’un coup mon expérience, et je me retrouvais ne sachant que faire d’une vérité aussi absurdement appauvrie, ne sachant non plus rejeter mon mensonge d’un vigoureux coup d’épaule, sentant obscurément que vérité du plan et mensonge du rêve participaient peut-être tous deux à un plus grand, informulé et triste mensonge qu’il valait mieux ne pas encore chercher à éclaircir…

Parfois, c’est le passé qui ne parvient pas à faire sa trouée à travers l’épaisseur du temps anéanti : seul m’arrive un appel égaré, indéchiffrable, comme ces éclaireurs qui traversent les lignes ennemies et expirent épuisés avant de pouvoir faire leur rapport. Ainsi, l’autre jour, une odeur m’appela violemment et me fit me retourner, alors que traversant hâtivement le passage du Panorama, j’approchai du Boulevard.
Je respirai : l’odeur revint atténuée, la nappe de parfum mêlé d’eau thermale se dispersait – je respirai encore et ne sus si cette fois j’avais respiré l’odeur ou son fantôme. Je respirai plusieurs fois à nouveau, mais je ne trouvai plus que la fade odeur de poussière du passage mêlée à un léger relent de graillons qui arrivait d’un restaurant voisin. Et pourtant, c’était bien de ces signes mystérieux et heureux qui, selon Proust, vous remettent dans les mains l’écheveau du temps perdu… L’enfance m’avait frappé derrière l’épaule, elle avait été là un instant avec cette nappe de vague parfum et s’était décomposée avec elle, sans réussir à faire monter le souvenir du puits de la mémoire, sans pouvoir s’ordonner en images et enchaîner des représentations abolies, sans même arriver à me balbutier quelques mots anciens. Des gens passaient, comme pour m’empêcher d’agiter les bras et de chercher en tâtonnant, à travers l’air jaunâtre du passage…

Peut-être était-il possible de repérer d’où venait l’appel ?

Je me mis à faire tourner la vieille bobine de la mémoire, qui ramène pêle-mêle à la conscience étiquettes-souvenirs et cartes-postales représentations… Rue Sorbier : pièces embouteillées de meubles et inondées de soleil… Rue Mayran petite chambre obscure où, accroupi, je joue tout seul avec des billes… Rueil : la grande villa carrée qui écrase ses voisines…. Ste Maxime : mon père qui plante triomphalement ses pieds dans la vague tandis que je répare les brèches de mon fort de sable… Aix-les-Bains… Aix-les-Bains ?… Je me mets à suivre ce garçonnet bien peigné, bien lavé, bien content, qui sort des albums photographiques et court de-ci de-là, autour du centre de gravité de toute vie, la jupe de maman, sur cette place centrale où ma mémoire tasse les uns contre les autres le marché aux Fleurs, la station de fiacres, le kiosque de la source thermale, La Potinière où l’on sert des cafés liégeois…

Je crois, je crois que je suis sur la piste, que l’odeur va sortir de par là, d’un coin de je ne sais où… Je cherche… Mais elle est introuvable, morte : je me demande, égaré dans cet Aix-les-Bains qui surimpressionne le passage du Panorama et qui s’évanouit lentement, si elle n’a pas été une illusion, dans ma rêverie de piéton. Mais cette rêverie elle-même, sur l’irruption de l’odeur, s’est évanouie ; le fil en a été brisé, comme on dit, mais je ne peux même pas me pencher et retrouver le fil, je ne peux plus le remonter, à travers le passage du Panorama, jusqu’à ce bistro de la rue Cadet d’où je suis parti : il n’y a plus de fil ; je suis parti d’un bistro de la rue Cadet et je me retrouve près de la sortie du passage du Panorama, mais entre ces deux points fixes, le néant s’est refermé ; il n’y a que l’impression violente de m’être retourné, à l’appel d’une odeur peut-être rêvée que je ne saurai jamais plus imaginer, dont je ne puis retrouver même l’ombre du souvenir olfactif : cette violence au cœur qui me tint immobile dans l’effondrement du passé immédiat, devant le néant de ce passé d’enfance vers lequel j’ai lancé des filets qui n’ont ramené à travers un ruissellement vain que des bribes mortes. Cette violence au cœur est la seule chose qui reste, et pour combien de temps ? Elle s’enfoncera, elle aussi, dans le puits de la mémoire, jusqu’à ces profondeurs où l’on ne sait si elle y sera enterrée à ne plus pouvoir en sortir, ou si elle s’y décomposera à son tour, de la décomposition universelle… Des gens passent, encore en dehors de mes souvenirs, dans leurs souvenirs, hors de moi, hors d’eux-mêmes.

La mort est déjà installée, comme une araignée tranquille au plus central de soi, la « mort suit », comme dans la chanson de Maguy, gomme inlassablement derrière la ligne qui s’avance, jusqu’au jour où elle rattrapera la pluie retombée. Des gens passent, se troublent-ils lorsqu’ils ouvrent leur « armoire aux souvenirs » ? Je regarde encore le passage du Panorama, parcouru dans un songe, traversé somnambule, perdu dans un revenir volatilisé, regardé enfin lucidement, vide et gris, salement éclairé par sa verrière poussiéreuse, ici avait éclaté l’appel, bouleversant comme le la-mi de la neuvième, ici mon enfance m’avait frôlé l’épaule l’instant d’un éclair, sans que je puisse la voir, l’appréhender dans la grisaille… sans que je sache si elle m’avait frôlé. Je ne retrouverais rien, je le savais, et pourtant j’avais envie de rebrousser chemin, en brassant l’air comme un aveugle. Mais les gens… Et puis mon rendez-vous ! (Je ne sais plus lequel, aujourd’hui, oublié lui aussi.)

Heureusement qu’il y a des rendez-vous pour vous ramener les épaules dans le bon sens, le sens du en-avant, dans quelques minutes, du pour-demain, dans le sens du boulevard qui gesticule dans la lumière et la couleur.

Fonds Edgar Morin – IMEC © Edgar Morin

Note : Ce texte en forme de prologue de L’année a perdu son printemps est repris d’une dactylographie comprenant plusieurs annotations manuscrites de l’auteur, lesquelles n’ont pas été reprises ici (NDLR).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*