Avec La Maison imaginaire, Jean Rouaud nous entraîne dans une traversée exégétique, picturale et historique : des Évangiles à la Bible, des apocryphes à l’art flamand, il traque l’héritage du judaïsme.

À travers son texte incandescent, Jean Rouaud cherche la part invisible, obstruée, des évangiles et de l’histoire de l’Église, « à savoir la dette contractée envers le judaïsme ». L’auteur relit ainsi la Bible et relie Abraham et Isaac à Jésus. Il démonte pour nous les chefs-d’œuvre des grands Flamands, Jan van Eyck, Rogier van der Weyden – ces Juifs de Palestine « vêtus à la dernière mode, tous d’authentiques Flamands. Ce qui préfigure déjà, cette naturalisation forcée, ce glissement par lequel peu à peu on s’habituera à ne plus voir en eux des membres du peuple juif » (p. 401-402). 

La grande disputation à laquelle nous fait participer l’écrivain commence avec ses pages sur la Synagogue et l’Église du portail sud de la cathédrale de Strasbourg (p. 48-53). « Ce linge de pierre sur tes yeux, c’est comme une main de tissu. Abaisse-le. Je t’aiderai. Quelques coups de mon ciseau suffiront et je te donnerai les plus beaux yeux du monde. […] Car c’est bien avec la Synagogue d’où sort le Dieu des cathédrales que dialogue le statuaire et, à travers elle, avec le peuple élu qu’il tente de convaincre de retirer ce cache (…) » On comprend combien et en quoi l’art dans le christianisme, et en particulier le catholicisme, joua un rôle prééminent dans l’ordre de la révélation, l’art qui fascine Rouaud. Ses pages sur le site de Doura-Europos (Syrie), au bord de l’Euphrate, et dont le nom est celui d’un général d’Alexandre, évoquent les fresques de la synagogue, qui enfreignent pour la première fois l’interdit de la représentation. 

Au beau milieu du voyage par les textes et par l’art – voyage poétique, textuel, de Jean Rouaud, qui traverse deux millénaires mais bien davantage en réalité –, il y a la question de l’héritage et de la dette.

« Israël sous les eaux ne changerait rien au cauchemar de la dette. La maison imaginaire d’Israël est le bâti de nos consciences » (p. 545). Traversant l’Inquisition, la Révolution française, Balzac, Flaubert, la poésie rimbaldienne, l’affaire Dreyfus, Zola, le nazisme, Rouaud n’oublie pas notre maître Levinas et Derrida, à la fois maître et disciple, dont il cite quelques lignes de son « Adieu à Levinas » prononcé au cimetière de Pantin, par un froid glacial, en décembre 1995. Il y parla de « fidélité originelle à l’égard d’une alliance irrésiliable ». 

Le substrat personnel, voire intime, qui sous-tend le texte magistral de Rouaud passe par sa « vérité rurale, chouanne », autant que par « l’école Saint-Joseph tenue par les frères de Ploërmel », mais aussi par sa rencontre avec l’illumination rimbaldienne de la poésie, autrement dit « sa conversion poétique » (P. 556). C’est aussi sa rencontre avec Michel Le Bris, qui suivit le cours de Levinas, à Nanterre, connut Sartre et Benny Lévy parmi beaucoup d’autres. Son festival « Etonnants voyageurs », créé en 1990, fit escale à Sarajevo, au centre André Malraux de Francis Bueb, puis en Haïti, à Port-au-Prince, après quoi, Le Bris choisit Haïfa, en Israël, pour y planter ses tentes. C’est ainsi que Jean Rouaud découvrit Israël en 2008, grâce à Michel Le Bris. Pour Rouaud, ce choix destinal d’Israël fut « une façon d’honorer [s]a dette » (p. 551-555). Puis il raconte son périple en Israël avec son ami. Ce faisant, Rouaud a comme une révélation. Cette plongée sur la terre à la fois juive et chrétienne d’Israël, de la Terre sainte qui fut celle de Jésus, donna à Jean Rouaud « le sentiment de visiter [s]a géographie intérieure, [s]on territoire d’enfance, celui qui se superposait avec plus d’autorité et d’invention à notre triste Loire-Inférieure. Aucune publicité pour un village vacances n’atteindra la force de communication de l’Ancien et du Nouveau Testament », écrit-il (p. 562). Après Tel Aviv, la Judée, la mer Morte, restait la « montée » à Jérusalem. Jérusalem fut la ville choisie par Pierre Victor, secrétaire de Sartre, au temps de la Gauche prolétarienne, lorsqu’il recouvra son vrai nom – Benny Lévy – pour entrer à la yeshiva de Strasbourg avant de faire son alyah en s’installant avec Eliane, sa femme, et leurs enfants, dans un quartier orthodoxe jouxtant Jérusalem.

Dans sa montée vers le Saint-Sépulcre, l’auteur des Champs d’honneur (prix Goncourt 1990), de La Fiancée juive (2008) et de Shabbat, ma terre (« Tracts », 2023), songeait moins à ses cours de catéchisme qu’au souvenir du cardinal Aron Jean-Marie Lustiger, qui, loin de la conversion de Claudel derrière un pilier de Notre-Dame, fut frappé par une « évidence massive » devant le lieu supposé de la vraie croix.

Après le 7 octobre, Jean Rouaud note la célérité avec laquelle nombreux furent ceux à avoir « qualifi[é] de génocide les morts imputables à l’armée israélienne dans la bande de Gaza » (p. 590). Nombreux et heureux furent les myriades qui pouvaient enfin en toute impunité substituer « génocidé » à « génocidaire » : « Gaza égale Auschwitz, et les Israéliens (et donc les Juifs) sont des nazis. » 

Poutine, pour sa part, n’a rien attendu du tout pour qualifier les Ukrainiens de nazis, mais cela est une autre question, même si l’on ne peut oublier que Vassili Grossman était ukrainien, né à Berditchev en 1905…

Ce livre, notre Maison imaginaire, a la force d’une « évidence massive », il est un lieu mental, mais aussi une histoire qui ne passe pas, une mémoire qui, malgré tous les faussaires, tous les négateurs de l’histoire, ne passe pas, une vérité incandescente, qui, deux mille ans plus tard, quatre-vingts ans après l’exécution des dernières victimes de la Shoah, n’en finit pas de déranger, de susciter des haines hallucinées et hallucinantes, des confusions mentales inexorables, mais aussi des fidélités inamissibles, qui ne se perdent pas dans les sables de l’oubli, pas plus que sous les cendres des bûchers de l’Inquisition, des pogromes, des fours crématoires, de tous les meurtres anti-juifs depuis 1945. Jean Rouaud nous transmet aujourd’hui un livre de passion et de Passion, un livre qui montre et démontre combien la Passion de Jésus est déracinée lorsque l’on tente de la comprendre de façon désincarnée, c’est-à-dire séparée de la Passion d’Israël qui dure depuis la nuit des temps et durera tant que l’humanité vivra. 

Voici l’un des plus beaux livres qui aient été écrits depuis plus de vingt-cinq ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*