Essayiste, romancier, historien d’art, Dominique Fernandez, éternel jeune homme bientôt centenaire, aura été habité, sa vie durant, par trois antiennes — l’Italie baroque, l’homosexualité comme une malédiction, le rachat d’un père collabo —, une passion et deux exorcismes qui ont irrigué une œuvre-fleuve toujours recommencée.
Distillant en filigrane ces topiques fécondes, son dernier opus, À vous, troupe légère, est une promenade nostalgique dans le Paris et la Rome des écrivains qu’il a connus jadis. Il brosse leurs traits avec une piété fraternelle qui les grandit encore, avant que les générations qui nous succèderont ne sachent même plus leurs noms. Ils revivent ici une fois pour toutes, dans une touchante cérémonie des adieux, tandis que le rideau tombe sur le monde d’hier et que la République des Lettres s’éteint peu à peu sur les rives de la Seine et du Tibre.
Ce mémorial des écrivains disparus commence en 1943 dans un escalier de la rue Saint-Benoît, à Saint-Germain-des-Prés, où la jeune Donnadieu, future Marguerite Duras, annonce à Ramon Fernandez, père de l’auteur, brillant intellectuel passé de la gauche à la collaboration, qu’elle rallie la Résistance ! Des décennies plus tard, Duras absoudra le féal à bon compte, assurant à son fils que « communiste, collabo, c’est bonnet blanc et blanc bonnet », et que tous deux, Marguerite et Ramon, relevaient du même appel d’âmes perdues en quête d’une foi d’airain, aussi meurtrière soit-elle, qui les doterait enfin d’un surmoi protecteur.
1959. Dîner d’apparat, avenue Montaigne, chez le psychiatre Jean Delay, candidat à l’Académie française, avec pour invité d’honneur François Mauriac, grand électeur quai Conti — il avait quelques années plus tôt refusé sa voix à Cocteau pour « pédérastie », alors que lui-même fut, de son propre aveu, hanté par ce « vice innommable ». Loin de tout jansénisme pascalien, le Maître cabotine, débine de sa voix sifflante Melville, Proust, Gide. Son hôte, qui avait écrit La jeunesse d’André Gide où il faisait litière de la diabolisation de l’homosexualité comme perversion, acquiesce servilement. A ses débuts, Fernandez vénérait Mauriac qui rêvait de séduire la jeunesse et l’avait adoubé dans le Paris des Lettres. Là, c’est fini. Ils se reverront pour solde de tous comptes à la veille de Mai 68, ce feu de paille que le gaulliste qu’était Mauriac ne put s’empêcher secrètement d’admirer, lui qui, sans rompre avec les siens, confits en traditions, pensa contre eux, soutint les républicains espagnols, fut en faveur de l’indépendance algérienne.
2022 voit la chute d’un géant des Lettres. Milan Kundera, fils des Lumières, rationaliste ludique, l’auteur, au pays de Kafka, de La Plaisanterie et de Risibles amours, qui dézinguaient à plaisir le totalitarisme au crépuscule, à grand renfort d’humour, de rosseries et d’absurde. Quarante ans plus tard, muet, hébété, impotent, aphasique, siégeant droit comme un I sur son trône de misère, Kundera n’était plus qu’une ombre. L’homme qui fit rire l’Europe savante aux dépens des apparatchiks de l’Est, avait, à la chute du communisme, gagné et perdu d’un même mouvement la partie. Plus d’ennemis ; plus de statues à abattre ; terrassé, le big brother kafkaïen. Plus besoin, à Prague, à Budapest, à Varsovie, de Kundera et ses semblables. Adieu les dissidents, adieu Vaclav Havel, adieu Lech Walesa. Reprenant le chemin de l’Eglise, troquant l’esprit de Voltaire contre la messe dominicale, les Tchèques, une fois libérés, se détournèrent de Kundera et lui de ses compatriotes. Il regagna Paris pour y mourir, dans un exil intérieur à l’envers.
L’Italie et ses écrivains, Fernandez les a beaucoup fréquentés. Ce qui nous vaut, parmi d’autres, un portrait haut en couleurs de Moravia, vorace homme-orchestre sans rival sur la scène intellectuelle italienne, psychanalyse comprise. Il est suivi d’une longue évocation de Léonardo Sciascia, grande conscience morale opposée à la Démocratie chrétienne et ses compromissions, Sicilien taciturne antimafia. Digne émule de Stendhal, non moins fou d’Italie que l’auteur de La Chartreuse de Parme, Fernandez nous gratifie de quelques rencontres émouvantes avec les grandes figures d’alors des lettres italiennes. Voici, vaticinant au pied des escaliers qui mènent à la villa Médicis, le poète Ungaretti. Voici, piazza del Popolo, mué en peintre prolétarien, Carlo Levi, mythique auteur du Christ s’est arrêté à Eboli, voici Mario Praz, immense érudit, collectionneur d’art et jeteur de sorts malgré lui. Giorgio Bassani (Le Jardin des Finzi Contini) clôt avec une élégance surannée cette ultime Saison italienne, version Fernandez.
Véritable clou du livre, Moravia et Fernandez, qui mémorisa leur dialogue, disputent à chaud de l’assassinat de Pasolini sur une plage d’Ostie fin 1975. Le premier tenait dur comme fer pour un meurtre politique ourdi par les factions de droite de l’Etat italien, aux fins de se débarrasser du Savonarole Pasolini, à la veille de publier une catilinaire sans appel contre la mainmise de la mafia sur l’Etat italien.
Fernandez tenait au contraire pour une mort sacrificielle des mains d’un voyou, d’une petite frappe locale (ce qui s’est avéré le cas). Il y voyait le châtiment séculaire des homosexuels. On a affaire là, dans cette immolation abjecte, à un autre Saint Genet, comédien et martyr, comme le qualifia Sartre.
Fernandez tenait jadis pour éternelle la damnation des homosexuels et son intériorisation par les intéressés eux-mêmes. Il voyait dans l’hostilité universelle à leur égard la source de leur créativité forcée, à l’image des juifs. Le coming out des homosexuels aujourd’hui a-t-il modifié la donne ?
