Symbole annonciateur de la chute du communisme à l’Est, la catastrophe de la centrale atomique de Tchernobyl, quarante ans après, hante toujours la mémoire européenne. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, l’explosion de Tchernobyl en 1986 annonçait, presque maux pour maux, l’implosion de l’URSS, gangrénée par les mêmes dérèglements, les mêmes dysfonctionnements, la même impéritie, la même obsession du secret. L’URSS se démembrera cinq ans plus tard. 

Redevenue indépendante, l’Ukraine récupéra les archives du KGB local, inféodé à Moscou. Publiées en 2019, ce sont celles touchant à Tchernobyl, que Galia Ackerman, russologue émérite à la tête du journal en ligne Desk Russie, décrypte aujourd’hui dans Le KGB à Tchernobyl, un voyage dans les organes du KGB d’hier aussi édifiant que glaçant. 

Le régime soviétique, dès l’origine, fut obsédé par l’idée de sabotage, source toute trouvée de ses déboires dans l’industrialisation à marche forcée du pays sous Staline. La même espionnite touchera les centrales nucléaires, supposées constituer une cible privilégiée des services occidentaux. 

Tchernobyl à peine en construction, le KGB – fort de ses dizaines d’agents opérationnels et de cent « personnes de confiance », ses informateurs, qui quadrillent la ville-dortoir de Pripiat à l’ombre de la centrale – épie sans relâche les travailleurs étrangers, les minorités ethniques, les juifs tenus pour pro-sionistes, les sectes, les bavards, l’intelligentsia locale et la jeunesse de Pripiat, bref tous les détenteurs supposés « d’informations indésirables » ou enclins à des « penchants négatifs ». 

L’œil de l’étranger se révélant introuvable, le KGB réalise bientôt que le premier danger à Tchernobyl n’est pas les agents de la guerre froide sur le déclin ou le spectre des sabotages, mais bien la gabegie, l’erreur humaine, le manque de formation des personnels, les vols, la concussion, les défaillances techniques, le non-respect des règles, la mauvaise qualité des matériaux, les pannes à répétition. (La centrale de Tchernobyl, quatre réacteurs privés d’enceintes de confinement, connaîtra vingt-neuf arrêts d’urgence en quatre ans, avant la catastrophe finale). 

Le KGB s’alarme, alerte les instances supérieures, mais n’a pas les moyens, encore moins la science, d’agir contre un Mal général, quintessence du soviétisme, ce décorum à la Potemkine, dont il est lui-même le produit et le gardien numéro un. Le système tout entier, ses protocoles, sa culture, ses exécutants, se mord la queue. 26 avril 1986, le réacteur n°4 explose, lors d’un test consistant à simuler une coupure d’électricité. L’éventualité d’un sabotage écartée, le KGB se mobilise toutes affaires cessantes, pour garder l’événement secret, empêcher la propagation de la nouvelle et « les rumeurs provocatrices et alarmistes ». Résultat : Pripiat évacué, les populations ukrainiennes s’affolent, des centaines de milliers d’habitants quittent Kiev, les étrangers, étudiants, diplomates, journalistes désertent. Qu’à cela ne tienne : nonobstant le nuage atomique et une augmentation de la radioactivité selon les quartiers dix à soixante fois supérieure aux normes admises, la capitale ukrainienne célèbre le 1er Mai par un défilé de 120 000 personnes et s’apprête à accueillir la trente-neuvième édition de la Course cycliste pour la Paix, comme si de rien n’était. Les cancers de la tyroïde se multiplieront avec les années. Il faudra attendre plus de deux semaines pour que le père de la glasnost, Gorbatchev, reconnaisse urbi et orbi la catastrophe. 

Le désastre ne s’arrête pas là. Échappant aux contrôles sanitaires par la concussion ou la fraude, les produits alimentaires contaminés issus du cheptel abattu dans la zone d’exclusion seront largement offerts à la consommation, y compris dans les cantines publiques. Il en ira de même pour les aliments pour animaux. Quant aux « liquidateurs », premiers sauveteurs, pompiers sans protection contre les radiations, pilotes d’hélicoptère déversant à la main des milliers de tonnes de sable au-dessus de la faille béante du réacteur crachant à l’air libre ses particules radioactives, dont nombreux mourront dans d’atroces souffrances, victimes d’un système où le mépris de l’appareil d’État pour ses exécutants se rejoue aujourd’hui à l’identique dans la guerre contre l’Ukraine, avec les soldats russes traités, vagues après vagues, comme de la chair à canon. 
La leçon de Tchernobyl est restée lettre morte au pays du kagébiste Poutine. 

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