C’est la fin d’une longue «plaisanterie». Milan Kundera, déchu de sa nationalité tchèque depuis quarante ans exactement, va recouvrer son identité. François Mitterrand l’avait fait français, en même temps que Cortazar. Le gouvernement tchèque actuel – pourtant peu suspect d’élan romanesque – a pris cette décision, grâce à la mobilisation de beaucoup, mais aussi sans doute devant l’inanité de cette procédure, qu’on n’ose dire, Prague oblige, kafkaïenne. Sur un ton, assez amusant et émouvant de midinette, le Premier ministre tchèque Babis avait raconté son entrevue à Paris avec l’immense écrivain, il y a un an, en novembre 2018 : «Je viens de vivre une expérience inoubliable : Milan Kundera, l’un des écrivains les plus célèbres du monde, ses 17 romans traduits en 44 langues, nous a invités, moi et Monika, à lui rendre visite dans son appartement parisien. Nous les avons invités chez nous en République tchèque, où ils ne sont plus allés depuis vingt-deux ans et je pense qu’ils mériteraient la citoyenneté tchèque qu’ils ont perdue après leur émigration ». Quant à l’ambassadeur de République Tchèque en France, il s’est rendu au domicile parisien de Kundera, mardi dernier, pour lui restituer en mains propres son passeport « J’ai présenté jeudi à Milan Kundera des excuses à titre personnel», a ajouté le diplomate.

Les rapports de Kundera ont toujours été difficiles avec son pays natal. D’abord, bien sûr, à cause de ses écrits, intempestifs et courageux, contre la dictature communiste, qui lui vaudra cet exil, en 1975, d’abord à Rennes puis à Paris. Et, plus récemment, à cause de la vraie-fausse affaire Dvoracek, ce déserteur que Kundera aurait soi-disant dénoncé, comme l’affirme un magazine tchèque en 2008. De Vaclav Havel à Bernard-Henri Lévy, en passant par Garcia Marquez ou Carlos Fuentes, de nombreux et prestigieux écrivains lui apportent pourtant, et immédiatement, leur soutien. Mais, il reste un malentendu poisseux et irrémédiable. Et puis Kundera s’est mis à écrire en français, ce qui a blessé l’orgueil de son pays natal. Enfin, son tempérament sceptique et sa merveilleuse ironie ont toujours produit une sorte de décalage avec l’exaltation de l’écrivain national…

De ce point de vue, la décision de restitution de la nationalité tchèque à Kundera est une victoire, pour ceux qui l’ont défendu, et ceux qui l’aiment, et ils sont des millions. C’est, toutes proportions gardées, comme le retour de Victor Hugo après Guernesey : l’opposant célèbre et génial, exilé dans son île intérieure, et fêté dignement après la chute des tyrans. C’est, à Prague, une nouvelle élection de Vaclav Havel : la littérature et la politique réconciliées. C’est, aussi, sur un plan presque métaphysique, le triomphe de Socrate : tous les poètes ne sont pas condamnés à boire la cigüe par leurs concitoyens. Il arrive qu’enfin, même après une œuvre dérangeante, la valse aux adieux se termine par la fête du retour.

Kundera est-il vraiment tchèque s’est demandé un jour un magazine local ? Bien sûr, l’inquiétante étrangeté de Kafka, autre Pragois célèbre, n’est pas absente – mais il faudrait ajouter un je-ne-sais-quoi de jaillissement nietzschéen, d’humour ou de mélancolie pour obtenir la recette, très mystérieuse, du prodige Kundera. Kafka, bien sûr, mais pourquoi pas Philip Roth, Cervantès, Sterne…Comme tous les écrivains, il est universel. Mais dans sa dignité de citoyen, cette injustice tchèque devait être réparée.

Il ne reste donc plus qu’une dernière étape, pour faire droit au génie de Kundera : lui donner le Prix Nobel. Alors, et alors seulement, la terre des hommes aura été équitable avec le romancier divin.