De mon temps, quand on passait le concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, il y avait une épreuve d’Homère. Il y avait les épreuves normales de grec, à l’oral comme à l’écrit, où l’on planchait sur des textes de Lucien, Démosthène ou Isocrate. Mais il y avait aussi une épreuve où, comme si la langue d’Homère était une langue à part entière, on vous donnait une page de L’Iliade ou de L’Odyssée à traduire de chic, sans filet ni dictionnaire, devant des examinateurs implacables. Et comme, en effet, cette langue était vraiment à part, comme elle fourmillait de mots rares, voire d’hapax, ces mots encore plus rares que l’on ne retrouvera jamais dans aucun autre texte grec et dont on a peine, en conséquence, à vraiment fixer le sens, il y avait intérêt à avoir lu les deux épopées à fond, de bout en bout, au moins une fois, comme le Talmud. J’ignore si Christophe Ono-dit-Biot, plus jeune que moi, est passé par cette épreuve initiatique. Mais son Odyssée de L’Odyssée (Grasset) témoigne d’une familiarité avec le récit homérique, et avec l’univers qui va avec, que je n’ai plus vue chez grand monde depuis mes années normaliennes. Un monde habité. Vivant. Un monde où l’auteur voyage comme s’il était le sien. Un espace où Schérie, l’île des Phéaciens, est un mixte de Venise et de Silicon Valley ; où la déesse Athéna ne sait pas si elle est accessoiriste de cinéma ou directrice de spa ; et où Ulysse n’est plus ce bon garçon qui, « ayant fait un beau voyage », se consacre aux plaisirs simples de la vie de famille, mais un aventurier moderne qui n’a rien de plus pressé, une fois rentré, que de repartir. L’Odyssée comme si vous y étiez. L’Odyssée comme une expérience moderne de vie et de pensée.
Roger-Pol Droit, lui, a mon âge. Du lycée Louis-le-Grand à la Rue d’Ulm, il est passé par les mêmes rites que moi. Et voici que Monique Atlan et lui, dans le dernier-né, La Grande Pagaille, des livres à deux voix qu’ils donnent depuis une dizaine d’années aux Éditions de l’Observatoire, nous confient, presque incidemment, une information décisive. La « post-vérité » ne veut rien dire. Le goût de la « fake news » n’est pas né avec les réseaux sociaux. Et ce ne sont ni les trumpistes ni leurs faux jumeaux du courant woke qui ont inventé la notion de « faits alternatifs ». Tout cela, nous disent-ils, est une histoire bien plus ancienne. Elle remonte, au minimum, à la démolition méthodique de la notion même de vérité entreprise par deux immenses penseurs modernes : Nietzsche et Heidegger. Et elle date, en réalité, d’une société de penseurs, moins anciens qu’Homère, mais grecs aussi, que Nietzsche plaçait très haut et qu’on appelait les sophistes. « L’homme, mesure de toutes choses » ? Je me souviens de Monique Atlan, du temps où elle était passeuse de livres à la télévision, notant, un soir, que c’est la formule même de l’humanisme. Mais elle ajoutait aussitôt que « l’homme » peut aussi s’entendre « chaque homme » et que la formule, alors, change de sens et devient autorisation donnée à chaque opinion, celle du savant comme celle de l’ignorant, du sage comme du pervers, de se dire égale de toutes les autres. Fin de l’« idée » de vérité. Adieu la chasse aux mirages et aux mensonges de Socrate et Platon. Tu peux entrer dans la société des hommes bons même si « tu ignores la géométrie ». Nous sommes au Ve siècle av. J.-C. Et, déjà, le monde vacille – comme si Trump était là.
Aimez-vous l’archive ? C’était le cas de Borgès soutenant que les bibliothèques ne sont pas un lieu de conservation mais de vie, d’invention, de pensée. C’était celui de Michel Foucault enivré, dans Les Mots et les Choses et L’Archéologie du savoir, par la poésie de l’archive, sa puissance de surgissement et d’agencement, ses appels de fiction. Et c’était celui d’un de mes amis chers, trop tôt disparu et injustement oublié, le romancier yougoslave Danilo Kiš composant la plupart de ses romans (en tout cas Un tombeau pour Boris Davidovich et Encyclopédie des morts) à partir de documents bruts ou recomposés, de citations réelles ou apocryphes, bref d’archives énigmatiques et devenues la matière vertigineuse et vive de la mémoire. Eh bien, cette poésie de l’archive, je la retrouve dans le deuxième roman de Vincent Jaury, Archive de Berthe Bendler (Grasset). Il y a, dans cette enquête sur une grand-mère de fort tempérament et disparue, une part de souvenir personnel au délicat parfum proustien. Mais il y a surtout un paquet de lettres, rapports, inventaires, photos, fiches de police, attestations de vol, registres d’état civil, notes de commissariat, listes de noms affichés dans le grand hall de l’hôtel Lutetia, inventaires de biens confisqués à l’arrivée à Drancy, qui font soudain apparaître tout un monde enfoui dans la mémoire familiale : celui de la chasse aux Juifs, de leur fuite presque impossible, du nom que l’on change pour survivre, des solidarités fragiles et, pour finir, de la déportation et des fumées de Majdanek. Du shtetl de Zaklikov aux Portes du Soleil de Champéry, c’est une résurrection qui s’opère. Et c’est un écrivain mélancolique qui sait, un peu mieux, qui il est.
