C’est un lien très singulier que celui d’un écrivain et de son éditeur. Une intimité dans le texte et dans ce que le texte ne sait pas encore de lui-même. L’homme ou, longtemps, pour moi, la femme, Françoise Verny, qui, à force de vous voir écrire, en sait plus long que vous sur votre part d’ombre, les méandres de votre imaginaire, le labyrinthe de vos pensées. La personne qui vous fait oser, tenir quand le doute assaille, poursuivre quand tout, autour de vous, conspire à vous décourager.
C’est le rôle qu’a tenu Olivier Nora, depuis vingt-six ans, auprès des auteurs de la maison Grasset. C’est celui qu’il a tenu, pour moi, depuis Le Siècle de Sartre, écrit l’année de son arrivée rue des Saints-Pères. Et c’est encore à lui que, chaque semaine, généralement le vendredi, je remets, depuis un an, quelques pages du nouveau livre que Grasset devait publier le 2 octobre et qui est le plus douloureux et, peut-être, le plus périlleux de ceux que j’ai écrits.
Qui se résoudrait à laisser trancher un lien pareil ?
Comment, sans même parler de l’amitié pour l’homme et du respect qu’inspire sa probité sans faille, consentir à ce que soit rayée de votre vie cette instance si précieuse – ni juge, ni psychanalyste, ni censeur, ni confesseur – qui est la seule, comme disait Hemingway de son éditeur, Maxwell Perkins, qui vous oblige à « dessaouler » quand vous cédez à l’ivresse de vous-même ?
C’est pourquoi, ce mardi 14 avril 2026, autour de midi, quand la nouvelle de son éviction est tombée, j’ai à peine réfléchi. Ce fut, comme souvent dans les décisions de ma vie, un réflexe. J’ai écrit : « Je suivrai Olivier où il ira ».
Tristesse sans fond
Après, un éditeur c’est aussi une Maison. C’est-à-dire une mémoire. Et c’est encore plus vrai de Grasset qui est, avec Gallimard, la seule grande maison née au début du XXe siècle à être restée dans les mêmes murs et presque les mêmes meubles.
J’y suis entré en 1972, il y a plus d’un demi-siècle. J’y ai publié tous mes livres, plus de trente. J’y ai signé mon premier contrat sur le bureau de chêne massif où Eugène Fasquelle, le grand-père de Jean-Claude Fasquelle, prédécesseur d’Olivier Nora, avait signé La Vérité en marche d’Emile Zola. J’y ai fait le service de presse de La Barbarie à visage humain sur la table où André Malraux avait fait celui de La Voie Royale. J’y ai bataillé – et, à l’époque, gagné – contre les survivants des années noires s’indignant que l’on publiât L’Idéologie française dans la Maison de Jean Giraudoux et de Jacques Chardonne. Je m’y suis disputé avec Gabriel Garcia Marquez à qui je reprochais son indulgence pour les crimes de Fidel Castro. J’y ai accueilli Alexandre Soljenitsyne pour L’Erreur de l’Occident. Elie Wiesel, pour l’avant-dernière partie de son œuvre. Michel Serres, bien avant qu’il n’entrât à l’Académie française. C’est là que j’ai conçu, avec Gisèle Halimi, le projet de La Cause des Femmes. Là qu’est née, avec André Glucksmann, l’aventure des nouveaux philosophes. Et c’est encore là qu’avec Salman Rushdie, Mario Vargas Llosa, d’autres, nous inventâmes l’une des dernières revues littéraires françaises, La Règle du jeu.
Je laisse ce passé vivant derrière moi.
Jamais plus, j’imagine, je ne gravirai le vieil escalier de bois qu’ont monté avant moi François Mauriac et Marcel Proust.
Et cette idée me plonge dans une tristesse sans fond.
Insurrection des esprits
Ce qui me console, en revanche, c’est le beau mouvement de solidarité qui a suivi cette révocation d’une brutalité sans précédent.
J’en suis heureux pour lui, d’abord, Olivier Nora. Je le sais si pudique. Si peu enclin à l’effusion. Et je l’imagine d’autant plus ému à l’idée de ces deux cents et quelques femmes et hommes en train de lui exprimer, à leur tour, l’amitié sans limite qu’il a donnée à leurs textes.
Mais je suis heureux aussi de voir cette insurrection des consciences (mon ami, le philosophe catholique Maurice Clavel, qui était, à mes débuts, l’une des âmes de la maison, aurait dit insurrection des esprits et de l’Esprit…) contre ce qui ressemble fort à une reprise en main et une revanche.
Il y a là des écrivains prolixes ou rares. Confirmés ou en devenir. Il y en a qui, comme moi, ont donné toute leur œuvre à Grasset et d’autres qui ne lui ont donné qu’un livre. Certains sont sûrs de retrouver sans peine un éditeur, d’autres brûlent leurs vaisseaux. Mais tous, d’une seule voix, disent que l’on ne congédie pas ainsi, sans préavis ni explication, sans lui laisser le temps de faire sa dernière rentrée littéraire, un éditeur de cette trempe. Et aucun ne conçoit la suite de son aventure intellectuelle et littéraire sans celui qui l’a accompagnée, avec loyauté et générosité, jusqu’aujourd’hui.
Cette mobilisation est inédite. Rien ne peut donc lui être comparé. Mais comment s’empêcher de songer au groupe d’écrivains qui fondèrent la NRF il y a 117 ans ? A celui qui, en 1944, pérennisa les éditions de Minuit ? On ne sait jamais ce qui advient d’un groupe en fusion. Parfois, rien de bon – le vieux Sartre le savait. Mais parfois la beauté du moment est contagieuse. Elle est pure. Et elle dure.

Je ne sais pas, cher Bernard-Henri Lévy, si la notion de groupe en fusion s’applique à celui que forment les auteurs courageux et intègres qui ont signifié de la façon la plus nette et la plus digne à l’actionnaire des éditions Grasset qu’il avait commis une insigne vilenie. Si fusion il y avait, j’aimerais pour ma part qu’elle prît la forme d’une nouvelle maison. Il serait en tout cas souhaitable que ce départ riche de sens démocratique fût aussi une arrivée. J’imagine une coalition des esprits libres, soutenue le cas échéant par une souscription publique, qui déboucherait sur une réponse du livre et de ceux qui puisent leur éthique dans sa fréquentation et son étude une bonne partie de leur raison d’être à la mainmise d’un capitaine d’industrie sans scrupules sur un terrain – celui de l’esprit – pour le soumettre à l’idéologie la plus détestable.
Oui, la situation des écrivains peut susciter de la compassion. Mais à un moment, il faut arrêter de se raconter des histoires. Une entreprise, ça doit tenir debout. Comment justifier que chez Grasset, avec seulement 12 millions d’euros de chiffre d’affaires, le dirigeant se verse près d’un million, tout en continuant à accorder des avances démesurées pour des livres qui ne se vendent pas ?
Ce modèle était artificiel et il touche à sa fin. Publier des ouvrages sans lecteurs ne peut pas être une norme éternelle.
Les cris d’indignation d’une partie du milieu intellectuel sonnent faux : on ne défend pas la création, on défend un système qui profitait à quelques-uns.
Le monde avance. Ceux qui partent seront remplacés — et peut-être par des auteurs qui parlent vraiment aux lecteurs.
Il serait temps d’abandonner les postures et d’accepter enfin le réel.
Je comprends la douleur des écrivains, mais c’est eux qui quittent le navire. Il y a des règles autres qu’intellectuelles, à savoir financière. Comment accepter en tant que chef d’enrteprise que sur une pépite qui ne fait en tout et pour tout que 12 millions d’euros de CA, son dirigeant se pae 1 miilions d’euros ? Comment accepter que sa position bâtie essentiellement sur des avances tellement généreuses qu’elles dépassent depuis des lustres les revenus de Grasset sur des livres sans lecteurs ? Le monde change et ceux qui écrivent des livres sans lecteurs doivent se réveiller. La soupe était anormalement trop bonne, et voire aujourd’hui un groupe d’intellos (on dit automatiquement de gauche dans ce pays à la ramasse…..) se cabrer car ils perdent la poule aux oeufs d’or qui récompensait leur médiocrité est d’une indécence sans pareille. De toute façon tous ceux qui viennet de quitter le navire seront vfite remplacer par d’autres écrivains et peut être que certains plue brillant vendront enfin. Assez de ces certitudes, assez de penser que ceux qui ne pensent pas comme vous sont automatiquement vos ennemis. Il faudrait se réveiller enfin cette intellectualisme de gauche à mis à bas la France et est en train de la livrer à la gehenne.