La Règle du jeu quitte son éditeur depuis trente-cinq ans, Grasset ; à la suite de son fondateur et directeur Bernard-Henri Lévy, qui aura consacré cinquante-quatre ans de son existence à cette illustre maison, en tant qu’écrivain, directeur de collection (« Figures »), découvreur de nombreux talents, membre du conseil d’administration, fondateur et directeur de revue.

Cinquante-quatre années, une vie, combien d’histoires, combien d’aventures humaines et idéales, combien de combats pour les livres, les idées, la littérature et les hommes libres ; barrés d’un trait de glace, par les lois splendides de la loyauté d’un auteur envers son éditeur, virtuellement congédiés, sans égards, ni respect, à la lisière de l’humiliation, d’une manière que l’on ne saurait qualifier autrement que de barbare.

Je ne peux imaginer la violence du déchirement ressenti, après l’effondrement de ce qui était l’axe, la colonne d’absolu, la Maison, tout simplement, de Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, les quelque 192 auteurs qui ont préféré se faire hara-kiri, plutôt que se coucher devant les caprices ridicules d’un roi vengeur et de ses séides.

On ne célébrera leurs louanges que lorsque ces hautes figures auront tout à fait disparu.

Il aurait pu en être autrement, avec d’autres adversaires. Cette manière expéditive, inutilement violente, et abaissante, aurait pu être évitée.

On aurait pu discuter. S’accorder. Entretenir un rapport. Éviter un psychodrame médiatique.

On n’insulte pas ainsi une famille, des amis. Beaucoup de mal a été fait, à beaucoup de monde. C’est si regrettable.

Je pense à Saladin, l’extrême révérence qui était la sienne, en affrontant ses ennemis.

En perdant Bernard-Henri Lévy, et en perdant une large centaine de ses auteurs historiques,

Grasset s’est faite écorcher d’une part de son identité. Encore une fois, il aurait pu en être autrement.

Les artisans, les magiciens à l’œuvre derrière le prestige contemporain de la maison Grasset, méritaient mieux.

La Règle du jeu, projet éditorial philosophique, littéraire, politique, intellectuel, activiste des premières lueurs, aura publié 89 numéros chez Grasset.

Ses aventures ne s’arrêtent évidemment pas là. Celles d’Olivier Nora, et de tous les talents qu’il aura accompagnés, protégés durant vingt-six ans, non plus.

Inutile de s’épancher. Plutarque nous avait prévenus. Les hommes illustres sont aussi injustes. Bien sûr qu’ils en veulent à la poésie, « ces barbares qui soumettent tout au calcul » dont parlait le poète Hölderlin.

Nous souhaitons simplement attirer l’attention de nos lecteurs sur ceci : le départ de 192 auteurs de la maison d’édition la plus prestigieuse, désirable et triomphante des dernières années signifie et représente quelque chose de tangible, qui dépasse très largement les frontières de la Rive Gauche, et celles de la France.

Inutile de vous faire un dessin.

Le moment venu, et comme à chaque fois, chacun devra se positionner, et décider, s’il ouvre complètement la porte au diable, ou pas.

192 auteurs quittent une maison d’édition par solidarité envers un éditeur et pour protester contre un projet idéologique réactionnaire. Il ne s’agit rien de moins que d’un événement inédit dans l’histoire de l’édition mondiale.

Le secret de l’extrême beauté naturelle de Grasset était celui d’un écosystème complexe, fragile, pluriel, nuancé, contradictoire, ouvert, harmonieux, noble, et solide ; construit sur des valeurs et des bases stables, un pacte de confiance individuelle et collective, de délicatesse, d’exigence, de goût, d’érudition, de patience, de sagesse, de folie et de fantaisie lumineuse, d’ouverture, d’audace et de courage intellectuels, et de temps long : « quality takes time »…

Grasset ne s’est pas faite en un jour, mais elle s’est défaite en un claquement de doigts, et toutes les vies qui pulsaient en elle avec.

Pour moi, Grasset, ce sont « Les Cahiers rouges[1] » et, sachant ce que c’est (et s’ils savaient, s’ils pouvaient), et voyant ce qui est fait, les conséquences que cet énième caprice pantagruélique engendre, je ne peux m’empêcher de penser à un tout petit enfant en colère qui, sans vraiment s’en rendre compte, aurait saccagé l’une des plus délicates merveilles du monde pour satisfaire sa fureur intime.

Que restera-t-il du magnifique héritage de Grasset, d’Olivier Nora, de ses auteurs, et des valeurs libérales, progressistes, ouvertes, cosmopolites et universalistes qui sont les leurs ?

Nous le verrons bientôt, ailleurs, hélas, sous de nouvelles latitudes.

La beauté naturelle ne s’achète pas. Elle saura également se passer de chirurgie.


[1] La collection « Les Cahiers rouges » des Éditions Grasset est une série créée en 1983, reconnaissable à ses couvertures rouges, qui republie dans un format accessible des œuvres marquantes du XXe siècle et des textes devenus rares : romans, mémoires, essais ou correspondances. Elle est appréciée pour la qualité de ses rééditions et pour remettre en lumière des auteurs importants ou parfois oubliés.

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