Mon cher ami,

J’ai reçu la lettre où vous me faites part, avec cet esprit mêlé de finesse et d’enjouement qui vous est propre, de cette doctrine singulière que les psychanalystes ont élevée autour de ce qu’ils nomment le complexe de castration. Je reconnais dans votre récit ce léger sourire qui accompagne chez vous les choses dont vous pressentez pourtant la gravité.

Permettez-moi, cette fois, de suspendre ce sourire – non pour le condamner, mais pour en éprouver la limite.

Car il me semble que vous prenez pour un fantôme ce qui, peut-être, agit avec plus de consistance que bien des réalités visibles. Vous dites que les hommes se défendent contre une perte qu’ils ne sauraient nommer ; mais n’est-ce pas là, précisément, ce qui donne à cette crainte sa puissance ? Ce qui est clairement désigné se combat ou s’évite ; mais ce qui demeure à demi voilé s’insinue partout, et se prête à toutes les formes.

Vous admettez donc qu’il est en l’homme une crainte obscure, dont il n’a pas toujours connaissance, et qui cependant gouverne une partie de ses réactions les plus importantes. Cette crainte ne regarde ni ses biens, ni sa réputation, ni même sa vie, mais quelque chose de plus difficile à nommer, comme si l’on redoutait moins de perdre un objet que de voir diminuée une certaine idée de soi-même.

Vous vous amusez de ce que les psychanalystes aient donné à cette inquiétude ce nom fort terrible, qu’ils prononcent avec gravité, comme s’ils parlaient d’un grand péril.

Je conçois, mon cher ami, que ce terme – « complexe de castration », donc – puisse surprendre. Qu’il fasse croire aux plus naïfs qu’il s’agisse de quelque supplice réel, tel qu’on en voit dans les histoires des despotes d’Orient. Mais vous n’êtes pas naïf et vous comprenez parfaitement qu’il ne s’agit point ici d’un événement, mais de ce que vous appelez « une sorte de fantôme intérieur », que chacun porte en soi, et qui se manifeste sous mille déguisements. Et ce qui est admirable en effet, vous avez sur ce point tout à fait raison, c’est la variété des moyens par lesquels les hommes cherchent à s’en défendre.

Vous observez avec justesse la diversité des conduites par lesquelles ils cherchent à se rassurer : richesse, honneurs, discours, conquêtes. Vous dites même avoir vu des hommes très raisonnables soutenir leurs opinions avec une chaleur extrême, non parce qu’ils les croyaient vraies, mais comme s’ils y engageaient quelque chose de plus précieux que la vérité. Comme si à chaque contradiction ils sentaient une atteinte secrète, et qu’ils défendaient leurs idées comme des territoires menacés. C’est bien vu. Mais je ne crois pas que ces efforts soient seulement ridicules ou vains ; ils me paraissent plutôt nécessaires, en ce qu’ils témoignent d’une tentative constante pour soutenir quelque chose qui, sans cela, vacillerait.

Car enfin, mon cher ami, qu’est-ce qu’un homme qui ne serait jamais menacé, fût-ce imaginairement, d’une diminution de lui-même ? Ne tomberait-il pas dans une indifférence si parfaite qu’elle détruirait jusqu’au mouvement de désirer ? Il faut, pour vouloir être, qu’il y ait la possibilité de ne pas être tout à fait. Ainsi, ce que vous présentez comme une inquiétude pourrait bien être la condition même de ce que ces hommes appellent leur vie intérieure.

Je suis surtout frappé par ce que vous dites des hommes qui, connaissant cette crainte, n’en sont point délivrés. Ils en parlent, dites-vous, avec finesse, en décrivent les détours, en dévoilent les artifices ; et cependant ils n’en sont pas moins soumis à ses effets. Ainsi, ajoutez-vous, ils ressemblent à ces astronomes qui mesurent le cours des astres sans pouvoir en arrêter le mouvement. Vous semblez vous en étonner, comme si le savoir devait produire la liberté. Mais peut-être est-ce là une attente excessive. Connaître une loi n’est pas s’en affranchir ; c’est seulement cesser de la confondre avec le hasard.

De même, ceux qui étudient les vents ne cessent point de les subir ; mais ils évitent du moins de prendre leurs caprices pour des miracles. Il en va peut-être ainsi de cette hypothèse. Elle ne promet pas de délivrance, mais une certaine justesse dans la manière de se rapporter à ce qui nous affecte. Elle enseigne moins à supprimer la crainte qu’à reconnaître les formes sous lesquelles elle se déguise, et, par là, à ne pas lui abandonner toute autorité.

Vous reconnaissez d’ailleurs vous-même que ce que ces hommes disent est plein de sens, que ce n’est point la menace elle-même qui trouble les hommes, mais l’illusion qu’ils pourraient un jour en être entièrement exempts. Car cette illusion les jette dans une agitation continuelle, les porte à chercher des garanties là où il n’y en a point.

Je ne crois donc pas, mon cher ami, qu’il faille ranger cette doctrine parmi les curiosités plaisantes de l’esprit humain. Elle me paraît toucher à quelque chose de constant, quoique rarement avoué, dans la condition des hommes. Et si elle prête à sourire, c’est peut-être parce qu’elle met en lumière une vérité dont chacun a quelque obscure expérience, mais qu’il préfère tenir à distance.

Je vous sais trop pénétrant pour ne pas avoir déjà rencontré en vous-même quelques indices de ce que vous décrivez chez les autres. Peut-être votre ironie n’est-elle, au fond, qu’une manière élégante de ne pas vous y arrêter trop longtemps.

Maintenant une dernière chose à examiner, à laquelle, contre toute attente, vous ne faites pas allusion.

Vous savez bien, pourtant, que les analystes ne se lassent point d’expliquer ce qu’ils ne sauraient cesser de compliquer, et qu’après avoir établi avec tant de sérieux leurs principes sur les inquiétudes des hommes, ils ont cru devoir en faire part aux femmes, comme s’il eût été contre l’ordre que quelqu’un échappât à leur empire.

Comment donc accommodent-ils leur doctrine à ce sexe ? Je n’ai, pour ma part, jamais rien vu de si ingénieux, ni de si embarrassé tout ensemble.

Car enfin, mon cher ami, comment persuader à des personnes qu’elles souffrent d’une perte qu’elles n’ont point faite ? Il a fallu, pour lever cette difficulté, supposer qu’elles se mesurent sur un modèle qui ne leur appartient pas, et qu’elles éprouvent, non pas une privation réelle, mais une comparaison désavantageuse.

Les uns disent que la femme se définit par un manque ; d’autres, plus subtils encore, soutiennent qu’elle ne manque de rien, sinon de ce signe même auquel les hommes attachent tant de prix. Ainsi, ce qui, chez les uns, est objet d’angoisse, devient chez les autres principe d’interprétation. Vous voyez que, par un admirable tour d’adresse, ils ont fait d’une difficulté une clé universelle. Voilà une idée bien subtile, et qui ne pourrait manquer de plaire à des esprits qui aiment mieux expliquer que voir.

Cependant, ce qui m’intéresse le plus, ce n’est pas la hardiesse de cette pensée, mais l’usage qu’on en fait dans la société.

Car j’ai observé que les femmes, loin de se soumettre simplement à cette prétendue infériorité, en tirent souvent un avantage très considérable. Elles laissent aux hommes le soin de croire qu’ils possèdent quelque chose d’essentiel ; et, pendant qu’ils s’attachent à défendre cette possession imaginaire, elles gouvernent en effet leurs désirs avec une adresse dont ceux-ci ne s’aperçoivent point.

Il semble que les hommes aient besoin de se rassurer sans cesse sur ce qu’ils croient être leur privilège ; et cette inquiétude les rend d’autant plus dépendants qu’ils se croient plus assurés. Les femmes, au contraire, n’ayant rien à prouver de ce côté-là, entrent dans ce commerce avec une liberté qui leur donne souvent l’avantage.

Ainsi, ce que les docteurs ès-femmes établissent comme un défaut devient, dans la pratique, une ressource ; et ce qu’ils regardent comme une supériorité se change en une espèce de servitude.

Je ne sais si ces savants ont prévu cet effet de leur doctrine ; mais il me semble qu’ils ressemblent à ces législateurs qui, voulant régler les mœurs, ne font que leur donner de nouveaux détours.

Ce qui achève de me surprendre, c’est qu’ils parlent de ces choses avec une gravité extrême, comme s’ils avaient enfin découvert le secret des rapports entre les sexes ; et cependant tout ce que j’en vois me persuade qu’ils n’ont fait que multiplier les façons de les méconnaître.

Car, à mesure qu’ils voulaient fixer la place de chacun, ils trouvent que cette place se dérobe ; et ce qu’ils avaient établi comme une règle devient bientôt une matière à exception.

Je ne laisse pas de croire qu’il y a dans leur raisonnement quelque chose de vrai ; mais je crois aussi qu’ils ont l’art singulier de rendre obscur ce qui ne l’était tant, et de faire naître des difficultés nouvelles en voulant résoudre les anciennes.

Adieu, mon cher ami. Gardez-vous de croire que vous échappez entièrement à ce que vous comprenez : c’est une des illusions les plus communes de ces contrées. Et continuez de m’envoyer vos observations ; mais permettez que, de temps en temps, je les prenne plus au sérieux encore que vous-même.

De Paris, ce 18e du mois des vents.
Votre fidèle et très sincère ML.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*