« Le pire comme le meilleur passait toujours par les mots. » 

Il y a des livres qui paraissent instantanément extraordinaires. Dans les premières pages de Chiens, il est question d’un « phénomène » – désignation du symptôme mais qui pourrait tout aussi bien qualifier le garçon que l’on introduit ici. Substantif pour dire toute la complexité d’une précocité, d’une maturité qu’il faut encore saisir – et apprivoiser. « Quand ils entraient dans la librairie, les clients voyaient d’abord mes quinze ans. À ma manière de rester en retrait, ils comprenaient que j’étais seul. » Solitude témoignant d’une singularité non nommée mais que l’on présume pour celui qui écrit depuis « l’enfant [qu’il était] et [qu’il n’était pas]. » Ou plutôt qu’il n’était, depuis longtemps, déjà plus. Partout, pour tout, il est en avance. Deux chiens imaginaires et allégoriques, tels les versants d’une même adolescence, veillent sur lui, parlent pour lui et guident ses actions – à la base du « phénomène », responsables d’un dédoublement. Chaque chien est un langage. Une boussole. Argos, compagnon d’Ulysse, responsable d’une « conduite erratique. Il allait au-devant de la mort (qui était son but) » – donc qui aboie – et Keleb, érudit, lecteur. À la fois cerveau et cœur. Après tout, Chiens ne parle que de désir ; dès lors, comment approcher cette étrangeté sinon par évocations, par images et par énigmes ?

Le texte progresse par sentences, grandes définitions impérieuses inscrites en exergue et en gras – car c’est toujours ainsi qu’il en va de la pensée adolescente qui n’admet aucune équivoque. Nous sommes au Touquet en 1985 et ça sent le « chien mouillé ». Le garçon – dont on ne connaîtra le nom que bien plus tard – travaille dans une librairie appartenant à un ami de la famille. Il lit et tient un journal. La nuit, il erre dans les dunes à la recherche d’hommes. Il s’éveille. « On allait à la plage avec une attente vague, par désœuvrement, croyait-on, et la petite musique qu’on se jouait (quelque chose comme une sonate avec les mots de désir et de rêve dedans) apparaissait soudain comme la justification inutile d’une chose plus naturelle et pour laquelle il n’y avait pas de mots. » Progressivement, il tombe amoureux d’Elvire, puis de Loïc, artiste et vendeur de glaces. « Keleb disait Elvire, Argos disait Loïc. » Limpidité et mouvance du désir. Récit d’apprentissage d’un courage épatant. Keleb et Argos ; la littérature et la sexualité, au fond, c’est toujours bel et bien la même chose. 

Le récit s’étire sur quatre mois décisifs, des vacances aux premières semaines de la rentrée des classes. « Ces moments, je savais qu’on les vivrait deux fois. Cette fois-là puis une autre, plus tard, dans le souvenir. » C’est un récit d’initiation pour qui, en un été, expérimente une « rétrovie » ; désapprendre plutôt qu’apprendre ce que l’on sait déjà. « L’obligation de trouver une place mais aussi de créer le monde qui en voudrait. » Été qui permet d’échapper à une famille également erratique – père absent, mère dominatrice rivée au minitel et fratrie éparpillée. C’est une parenthèse mais aussi le nœud d’une vocation naissante. Il faut le dire : pour qui a eu un peu quinze ans, Chiens est une lame de fond qui ravage. Sa mélancolie n’a d’égal que l’insouciance du narrateur ; cet été qui tremble et qu’il traverse miraculeusement sans encombre – loin du sida qui touche pourtant l’ami Jacky, loin de la violence des hommes pour ce garçon qui fait partie du « chœur des doux ». Un ange passe. Le garçon se prostitue avec nonchalance. « Il me suça avec la douceur d’un regret qui se passait de mots. […] En rentrant au camping, j’étais apaisé comme après une crise de larmes. »

Ce qui sidère, dans Chiens, c’est le rapport à la fiction. Entrelac de ce qu’on imagine être l’acuité de souvenirs immuables et de roman ; merveille de poésie, de forme et de langue pour celui qui admira – et, on l’imagine, qui admire encore – Hélène Cixous et Derrida. Là, quand le roman se fait plus vrai que le réel, qu’il met à jour une subjectivité évidente, un « c’est ça » du brasier adolescent. Mais le roman, malgré tout, est le portrait d’une jeunesse heureuse. Nous sommes loin des Chiens d’Hervé Guibert et de ses images sadiennes. De la violence des pulsions et du désir. Une jeunesse joyeusement désirante. Manifestement, cela existe. 

Loïc, le garçon aimé, est finalement parti en laissant une fausse adresse. « Mais comment ne pas donner à mon tour une mauvaise adresse à qui me la demanderait ? » Dire adieu. Grandir. Abandonner la « rétrovie » pour, enfin, avoir quinze ans. « Mais, personne ne m’appellerait plus « surdoué », « menteur », « mouche du coche » ou « bouffon ». Il faudrait m’appeler par mon prénom qui est : Julien. » Viteau publie là à cinquante ans. Chiens a l’élégance gracieuse, la discrétion des premiers romans éblouissants. Une lettre arrive donc toujours à destination (Lacan). Grand livre. Drôle de phénomène.

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