À quoi ça sert la fiction ? Le gogol de Nicole Caligaris pose admirablement la question. Le roman débute dans un café, tôt le matin, alors que la narratrice, écrivaine récemment remerciée du ministère de la Culture, où elle travaillait sur le projet « Lire en entreprise », attend un train. Alpaguée par un « fou », un monologue – plutôt qu’un dialogue – s’engage (rappelons que l’idiot, avant d’être imbécile, était étranger aux affaires de la cité). La parole se met en marche, pour ne plus s’arrêter. On l’appelle « Madame le juge ». L’homme porte un long manteau élimé et raconte cette soirée, au Mar Cantabrico, lorsqu’il avait été brusquement poussé vers la sortie, saisissant le vêtement dans la précipitation d’une catastrophe. « D’une couleur que les aléas n’ont pas l’air d’avoir épargnée, comme les aléas n’ont pas l’air d’avoir épargné l’homme qui nage à l’intérieur. »
Dans la nouvelle de Gogol, il est question d’un modeste fonctionnaire pétersbourgeois économisant afin d’acheter un nouveau pardessus ; réussissant enfin à l’acquérir, celui-ci lui est rapidement volé. Le fonctionnaire meurt avant de revenir hanter ses congénères, les dépouillant un à un. Quelque chose se dérobe toujours.
Ici, le vêtement semble ainsi avoir traversé les siècles, se dédoublant, rappelant un second manteau, celui d’un soldat échappé des campagnes napoléoniennes gisant dans la neige, vêtement et mémoire hantant le gogol adolescent, usé par la folie, renvoyant enfin à un vieil oncle narrant, lui aussi, des histoires sans fin. « Ça fait un siècle et demi que ce manteau navigue, disait le gogol, à dos d’homme, c’est comme ça qu’il avait dû descendre les degrés de l’histoire jusqu’au crochet d’où il m’était tombé dessus, soulevé par le souffle de la rafale qui avait fusillé la flottaison du Mar Cantabrico. » Car nous sommes le soir du 13 novembre et le Mar Cantabrico pourrait tout aussi bien s’appeler la Belle Équipe. Ou plutôt, « Mar Cantico, depuis que son enseigne a été pétée ». Le manteau « [pèse ainsi] d’un grand poids historique ». Vêtement dérobé à un homme effondré. Vêtement endossé par celui qui tente, dès lors, de démêler l’entrelacs de sa folie, de se demander pourquoi, et de mettre un peu d’ordre aux « emmerdements » du monde.
Écheveau de références – on croise notamment le colonel Chabert de Balzac – et de béances romanesques, Le gogol manie l’art du déplacement, du bégaiement et de la reprise. Récit émaillé par les bruits du monde – beaucoup de « clics » et de « clocs » –, dans un livre où les protagonistes, fou et écrivaine, confessent leur incapacité à prendre en charge l’envergure du réel. Roman usant ainsi de toutes les possibilités du langage afin d’en exprimer les limites. Pour remettre du sens là où celui-ci semble avoir déserté. Car Le gogol n’est rien d’autre qu’un plaidoyer pour la littérature. « On ne s’occupait pas du tout d’originalité, pas du tout d’illuminations, on ne s’occupait pas d’inspiration, au ministère » – découvrir, à ce titre, la terrible ironie des remerciements finaux. Car le fou n’est jamais celui qu’on croit. « Il ne peut y avoir de littérature authentique qu’à la condition que ce ne soient pas des fonctionnaires consciencieux et bien-pensants qui la fassent, mais des fous… » (Andreï Biély, en épigraphe). C’est donc tout naturellement que le discours du gogol contamine celui de la narratrice, dans un grand mélange des voix.
Le gogol est un livre sur l’inachèvement qui nous parle de l’humilité d’un écrivain, de ses limites, de son incomplétude, mais aussi du pouvoir inconditionnel de son imagination. « J’avais beau fouiller, aucune vérité ne voulait sortir des plis de cette histoire dont personne ne retrouvait plus les angles. » À travers ses possibilités et ses déficiences, c’est bien de la mémoire du 13 novembre dont il est question. De la permanence du désastre. Et de la peau des victimes. « Le noir était tombé, et j’étais dedans. » Livre infini sur le désordre du monde, avant le grand réarrangement final : « Le point de croisement des civilisations, leur grand mariage heureux, dans le temps absolu, bigarré, vert et bleu du jour où nos emmerdements auront pris fin. » Il faut savoir écouter les fous. « Il reste des manques, Madame le juge. Il reste toujours des manques, disait le gogol. »
