L’annonce du limogeage d’Olivier Nora, au-delà du coup de poing reçu sur le crâne, est avant tout très triste – même si cette éviction était prévisible et attendue. Le loup était tapi en plein jour. Je ne publie pas mes romans chez Grasset mais j’ai pourtant la chance, de par mes amis, de par la formidable équipe de La Règle du jeu, de savoir à quel point cette maison était précieuse et rare ; la réponse collective publiée par les cent trente auteurs sur le point de décamper évoque à juste titre l’« élégance morale » de leur ancien éditeur. Ce qui faisait la force de Grasset, c’était, comme toute maison qui se respecte, cette démocratie intellectuelle et littéraire ; un espace où cohabitent des idées et des voix. Le monde en quelque sorte – quand il va. Respect, donc, pour celles et ceux qui se sont levés sans ambages. Respect pour celles et ceux dont les droits risquent de rester entre les mains d’une maison qui n’est désormais plus la leur. Pensée pour les employés qui n’en pensent pas moins. Quelle histoire consternante et déplorable. Mais les livres méritent mieux. Que ce moment soit ainsi l’occasion de réaffirmer une conviction partagée, je dirais même une foi, dans cet étrange objet qu’est la littérature. Conviction qui nous concerne tous car elle doit aussi servir de balise. Balise qui dit quelque chose des mois affligeants qui nous attendent, des autres saccages à venir et de la rectitude qui doit dès lors être la nôtre. L’extrême droite et le réel sont incompatibles. L’extrême droite est une abdication ; un calque flou, mal fagoté, apposé sur le monde. Notre métier de vivre, et d’écrire, nous invite, justement, à ne pas abdiquer. Celui qui n’est pas du côté de la complexité, de l’équivoque, du réel incertain, n’est pas du côté de la littérature. Celui qui ne pense pas – c’est-à-dire celui qui impose – n’est pas du côté de la littérature. Celui qui se fait péremptoire, qui ne sait pas jouir d’un désaccord, n’est pas du côté de la littérature. Les livres ne parlent jamais le langage des brutes. Nous ne sommes résolument pas du même monde. Privilège de ceux qui sont du bon côté de l’Histoire.
Grasset : À propos d’un saccage
par Robin Josserand
17 avril 2026
Les livres ne parlent jamais le langage des brutes. La solidarité d’un auteur publié au Mercure de France avec les auteurs de Grasset.
