C’est Nicolas Mathieu qui avait raison. Quelques heures après l’annonce du licenciement d’Olivier Nora par Vincent Bolloré de son poste de PDG de la maison du 61 rue des Saints-Pères, Éditions Grasset, il écrivait : « Cela aura au moins un mérite. Il faudra se déclarer. »

Le temps de la clarification est venu ; il prend la forme d’une rupture. On se casse. Je me casse.

Je m’appelle Félix Le Roy, j’ai vingt-neuf ans. Je suis auteur et rédacteur en chef adjoint de La Règle du jeu. Hier, j’ai divorcé au seuil de l’autel. Grasset, je déposerai sur ta tombe un bouquet de mariée encore pucelle. La pourriture viendra bien assez tôt t’altérer.

Une réunion d’autrices et d’auteurs s’est tenue mercredi soir afin de rédiger un texte commun en réaction. Ce rendez-vous était public, la presse s’en est fait l’écho. J’y étais ; fulminant je m’interrogeais : « Qu’est-ce que je fais là ? » J’existe à peine, personne ne me connaît vraiment. Certes, il y a mon rôle à La Règle du jeu. Vernis de légitimité, bonne excuse. Il m’en fallait au moins autant pour me sentir à ma place parmi Virginie Despentes, Christophe Ono-dit-Biot, Cécile Guilbert, Dan Franck ou Vanessa Springora.

Sur le moment, je crois que je n’ai pas pleinement mesuré – et assumé – ce que représentait pour moi cet instant, le fait d’être là, avec eux. Car, si j’écris des articles et figure à l’organigramme de La Règle du jeu, je n’ai encore jamais publié de livre.

Comment justifier ma présence d’hier ? Comment formuler mes impressions d’aujourd’hui ?

Les raisons sont au nombre de trois – dont deux, plus profondes, non-dites, qu’il me tient à cœur d’expliquer. J’écris depuis l’œil du cyclone.

1. La raison politique. Le licenciement d’Olivier Nora – prince éditeur, condottiere des Lettres indocile – par Vincent Bolloré constitue un choc, et ouvre une période d’incertitude profonde. Pour quels motifs ? Il est difficile de ne pas penser que la raison ne soit pas politique, dans un contexte de calendrier électoral tendu. Celui qui avait su préserver l’indépendance de cette maison est écarté. Un bras d’honneur lourd de sens. Le milliardaire a déclaré la guerre à un milieu qu’il exècre, et par-delà la question sociologue du « milieu », à la libre expression des écrivaines et des écrivains. Doit-on attendre pour juger sur pièce ou parler d’extrême-droitisation ? À la lumière de précédents médiatiques et de l’affaire Fayard, le doute est peu aisé. Une chose, en revanche, est certaine : le renvoi d’Olivier Nora constitue une atteinte grave aux principes d’indépendance, de pluralisme et de nuance. Vincent Bolloré a agi en actionnaire du groupe Hachette, adressant au passage un mépris manifeste aux équipes, aux autrices et aux auteurs. Comment ne pas voir dans cet acte dégueulasse une logique de mise au pas, une violence ultracapitaliste de mainmise qui heurte profondément celles et ceux dont le métier est de créer, de penser, d’écrire. C’est inadmissible. Ces gens-là sont un poison. Néron et Caligula ont accouché d’un breton, il a pour prénom Vincent. Derrière cette affaire se joue une question éthique majeure, cristallisée par la solidarité envers un homme exemplaire, Olivier Nora : celle du droit moral d’un auteur sur son œuvre. La Règle du jeu et son directeur, Bernard-Henri Lévy, s’en vont ? J’aime, donc je suis.

2. La raison intime. Les livres qui m’ont façonné ont souvent été ceux publiés par la maison dirigée par Olivier Nora. La plupart de ceux qui me viennent à l’esprit aujourd’hui remontent d’ailleurs à cette période où il était en poste rue des Saints-Pères. Il m’était donc essentiel d’être présent à ce rendez-vous collectif. Une manière, discrète, de payer ma dette.

J’aime Virginie Despentes profondément, la meilleure, mon rocher, comme un membre de la famille qu’on ne voit jamais mais qui, de loin, vous aide. Sans elle, je ne serais pas devenu celui que je suis. Je lui dois, après des épreuves violentes, d’être resté en vie.

J’aime Frédéric Beigbeder comme un type qui vous amuse autant qu’il vous rend curieux des autres au gré de ses sabotages personnels, qui conseille les meilleurs livres, et dont l’auto-dérision nostalgico-nihiliste-noctambulo-parisienne m’a donné le désir de cette ville. Je lui dois de m’être mis en mouvement.

J’aime Yann Moix comme un ami, un vrai, de ceux qui savent, avec génie, trouver les mots que vous êtes incapable de formuler dans les moments les plus critiques. Cette justesse est une forme d’écoute. Ses livres ont souvent résonné comme des réponses, comme s’ils avaient été écrits pour moi. Je lui dois de m’être relevé.

Et puis, bien sûr, j’aime Bernard-Henri Lévy comme on aime un repère – un re-père ? – une boussole. Il m’a appris à penser par moi-même, avec lui, contre lui, contre moi aussi. Peu importe, seule compte cette révélation à soi qui naît de l’apprentissage de la loyauté. Il a redonné tout son sens au mot liberté. Ses pages sur l’homme comme « volière » m’ont aidé à m’assumer. Je lui dois d’être resté droit et fier.

Eux, et tant d’autres encore…

J’ajoute un nom : celui de Maria de França, rédactrice en cheffe de La Règle du jeu. Il eût été impensable de ne pas me tenir à ses côtés dans ce moment vertigineux, au bord du gouffre. Nous travaillons ensemble, certes, mais elle est aussi mon amie, mon alliée ; sa fidélité, sa douceur, sa noblesse de cœur et d’esprit m’obligent. Je lui dois tout le reste, c’est-à-dire beaucoup.

Un deuil ? Oui, quelque chose dans le ton y ressemble. Lors d’un enterrement on rend homme au défunt, on remercie les vivants. C’est chose faite.

Tout cela est bien personnel, autocentré, comme un écho intérieur unilatéral. Un texte de coulisses, un making-of ? Peut-être. Deux titres de Frédéric Beigbeder traduisent assez bien mon état d’esprit et l’élan de ces lignes : Dernier inventaire avant liquidation et Premier bilan après l’Apocalypse. J’ai dévoré des couvertures jaunes très tôt… Les auteurs sont la somme de leurs livres, donc de leurs lecteurs. J’en fais partie. Il fallait le dire. Tout cela est le fruit d’un travail au long cours, acharné et exigeant, mené par Olivier Nora, digne héritier de Jean-Claude Fasquelle à la tête de Grasset. Il fallait être auprès d’eux – et, demain, y demeurer plus que jamais.

3. La raison littéraire. Devenir rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire des éditions Grasset, rejoindre par ce biais cette maison qui a patiemment façonné ma sensibilité au fil des années, a représenté l’accomplissement le plus intense, le sommet, de ma jeune vie professionnelle. Cette place, je l’ai désirée avec constance. J’ai tout mis en œuvre pour l’atteindre. Grasset était ma maison jaune, une cabane de papier dont je traçais, adolescent, les contours. Si j’ai cherché à être un élève appliqué, si j’ai poursuivi des études de littérature, si j’ai quitté ma famille pour venir à Paris alors que rien, absolument rien, ne m’y contraignait (bien au contraire, tout me retenait), c’était pour La Règle du jeu. Que voulez-vous ? Susan Sontag, un entretien-fleuve avec Hervé Guibert par-ci, un inédit de Marguerite Duras par-là, la défense de Salman Rushdie, la proximité avec Roberto Saviano, le juste combat contre Le Pen : j’avais trouvé mon port d’attache. Lire, écrire : bon qu’à ça. Mais aujourd’hui, on largue les amarres.

Une autre ambition affleurait, à peine dissimulée : celle d’une écriture plus ample, le désir d’engager et d’achever un livre, de le voir publié, plusieurs même. Vincent Bolloré pousse vers la sortie ceux qui écrivent ; il éteint aussi le rêve de ceux qui aspiraient à cette maison. Ma bibliographie n’aura pas lieu.

Puisqu’il y a dans tout cela une tonalité nécrologique : Grasset est morte, et, avec elle, l’écrivain que je voulais devenir. Voici donc la liste de mes œuvres à ne pas paraître :

« Avec Le sperme inutile (2028), Félix Le Roy signe un premier livre d’autofiction fragmentaire, composé de notes et de paperolles. Dans ce carnet de bord d’un débordement, il écrit comme on prend des polaroids. Tout y passe : ses amours masculines, la nuit gay parisienne, l’enfer de la drogue, les viols, mais aussi les contradictions d’un milieu faussement ouvert d’esprit, en réalité ultra hiérarchisé et catégorisé, régi par une loi du marché du corps impitoyable, où toute stabilité sentimentale semble impossible. L’ouvrage reçoit le Prix de Flore.

Quatre ans plus tard, il reprend ces thèmes dans Rouge Palace. Le narrateur y prépare un livre de true crime consacré à l’affaire Thierry Paulin. C’est l’occasion de retracer l’escalade meurtrière d’un jeune Antillais homosexuel qui tue pour voler et pouvoir sortir dans les boîtes de nuit des années sida. Si le roman ressuscite, dans une esthétique glauque, le Paris nocturne des années 1980, comme au lendemain d’une gueule de bois sanglante, le récit alterne avec celui de la relation toxique du narrateur et de son compagnon, qu’il trompe et maltraite – en miroir du lien entre Paulin et Jean-Thierry Mathurin – jusqu’à un final d’une extrême violence.

Deux ans plus tard, Félix Le Roy récidive avec un livre assez semblable, explorant cette fois les derniers jours de Rock Hudson en parallèle de la vie d’un jeune journaliste qui découvre sa séropositivité. Ce mélange entre Simon Liberati et Hervé Guibert ne convainc pas : le livre est un échec.

En 2038, toujours chez Grasset, il publie un roman d’apprentissage ambitieux, Moi d’abord, qui tente de répondre à une question étonnante : peut-on se faire voler sa sexualité ? L’auteur quitte alors l’univers ultra-urbain de la nuit et de ses violences pour proposer un récit plus dense, duel : dans une famille modeste et rurale du début du XXIesiècle, un jeune homme voit son frère aîné annoncer son homosexualité avant lui – une famille suffisamment ouverte pour un, mais pas assez pour deux. » (Source : Inconnue)

Voilà, il resterait encore tant à dire. Tout est désormais incertain, sauf une chose : les éditions Grasset & Fasquelle redeviennent les éditions Bernard Grasset – et moi, un peu orphelin.

Un commentaire

  1. Félix,
    « Grasset est morte, et avec elle l’écrivain que je voulais devenir. »
    Cette phrase résume exactement le problème — et exactement pourquoi nous avons accéléré.
    Roman Typer est un outil que nous construisions pour septembre. Le 15 avril a changé le calendrier. L’idée de départ : un auteur, ses lecteurs, un flux direct — sans intermédiaire qui détient les droits sur vos rêves.
    Le moteur n’est pas encore entièrement branché. Mais ce qu’on peut montrer aujourd’hui suffit à comprendre de quoi il s’agit.
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    Robin des Droits

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