Je vais prendre le risque de vous parler de rêve et d’espoir.
Il y a un an, quasiment jour pour jour, j’ai publié un livre après avoir passé une nuit au Panthéon dont un des chapitres s’intitulait « L’espoir perse ». J’y écrivais qu’un jour ou l’autre, le peuple iranien recouvrerait sa liberté face à ses tortionnaires, et ce jour-là il changerait le monde. Et j’ai ajouté que cela faisait des décennies que j’attendais ce jour.
Aujourd’hui, je sais que nous sommes tous inquiets, angoissés, pénétrés de doute. Je sais que nous avons peur de voir la répression gagner, la liberté s’éloigner et Trump se détourner. Je sais que mes amis Iraniens n’en peuvent plus d’entendre certains commentateurs, experts, politiques, diplomates, journalistes trouver mille bonnes raisons pour nous expliquer qu’il ne faut rien faire parce que, selon eux, on ne pourrait rien faire – et ils trouvent mille bonnes raisons à cela.
Et pour nous convaincre des vertus de la lâcheté maquillée en réalisme, pour nous dissuader de toute intervention, ils nous parlent des guerres civiles en Libye après la chute de Kadhafi, comparant ainsi un pays créé en 1951 et une civilisation de cinq mille ans. C’est une aberration.
Ils nous parlent du chaos irakien après la disparition de Saddam Hussein, comme s’il y avait un parallèle à effectuer entre l’un des peuples les plus éduqués au monde et une population irakienne dont seuls les privilégiés avaient accès à des études secondaires. Cela n’a aucun sens.
Pour continuer à ne rien faire et à se satisfaire de Khamenei, pour ne même pas reconnaître les Gardiens de la révolution comme une organisation terroriste – ce qui serait bien insuffisant, mais ce qui serait déjà cela –, on nous parle aussi des risques d’une dislocation à la syrienne – pays essentiellement sunnite et arabe plutôt que chiite et perse, ce qui change tout culturellement, sociologiquement et politiquement. Mais au diable, ces détails. Quand il faut se coucher, tout est bon pour se justifier.
D’autres encore nous disent qu’il faut tenir compte des résultats des élections iraniennes qui démontreraient un soutien significatif de la population au régime des mollahs, comme s’il s’agissait d’une démocratie nordique appliquant les plus hauts standards de la liberté électorale.
Je ne suis ni politique, ni journaliste ou diplomate, mais je sais une chose de manière certaine, le défaitisme n’a jamais rendu aucun peuple libre. On ne réalise que ce dont on rêve. On n’accomplit que ce dont on éprouve le brûlant espoir. On ne bâtit aucun avenir sans en avoir la vision. On ne prépare aucun futur sans l’avoir d’abord imaginé cent fois. Il y a toujours des risques au changement et des raisons pour baisser les bras. Mais ce que je n’entends jamais, c’est à quel point cette révolution pourrait enchanter le monde, à quel point elle est un espoir pour nous tous. Ce qui devrait, au moins par pragmatisme si ce n’est par idéal, nous conduire à tout faire pour que le 11 février prochain ne corresponde pas au 47eanniversaire de la République islamique d’Iran. Mais au premier jour de la nouvelle République d’Iran démocratique et passionnément laïque. Et si ce n’est pas le 47e, ce sera le 48e, mais ce nouvel an 1 est proche, c’est demain. Et demain, quand ce régime sera englouti sous la honte de ses crimes, un coup fatal sera porté à l’islam radical, un coup au cœur de l’islam politique, un coup décisif contre la fanatisation de la religion. Dans l’histoire contemporaine de l’islam, tout a basculé à Téhéran en 1979, et c’est à Téhéran en 2026 que pourrait s’inventer la sécularisation de l’islam, sa laïcisation, la réinterprétation du Coran conformément à une pensée théologique chiite et séculaire d’Al-Fârâbî à Omar Khayyam, d’Avicenne à Rhazès et, plus actuel, au professeur Abdolkarim Soroush. Dans cette région, nul autre que ce peuple n’a autant connu le rejet du fait religieux sous le régime du Chah avant de sombrer sous la pire version obscurantiste de l’islamisme. Alors, parce qu’il ne s’agit pas de reproduire le passé dans un infernal mouvement de balancier : aucun peuple ne pourra trouver l’équilibre dans la force, pas plus qu’en la religion. Demain, l’Iran pourrait faire mieux que de rejeter l’islam, le révolutionner. Demain, ce peuple qui a tant souffert fera peut-être mieux que nous, apprendra de nos erreurs et parviendra à un stade plus avancé en civilisation, conjuguant humanisme et courage. Parce que l’humanisme sans courage conduit à tolérer l’intolérable et à abandonner nos principes par peur d’offenser – nous y perdons notre âme. Et que le courage sans humanisme, c’est une arme dont on ne sait pas dans quelle main elle va tomber.
Demain, les Iraniens nous apprendront peut-être à mieux conjuguer démocratie et efficacité pour ne pas regarder passer les trains de l’Histoire.
Demain, les Iraniens nous rappelleront que leur extrême gauche s’est alliée avec le pouvoir religieux avant que ses membres ne soient exécutés jusqu’au dernier.
Demain, l’Iran pourrait apprendre au monde qu’une grande terre d’Islam pourrait être l’alliée d’Israël, et cela changera tout pour la région et pour le monde.
Demain, la France ou l’Europe pourrait constituer une nouvelle alliance associant les civilisations gréco-romaines et perses dans un premier empire de la culture. Une nouvelle puissance qui se substituerait à des alliés qui le sont de moins en moins, créant ainsi les conditions d’un nouvel équilibre. Alors, on pourrait faire beaucoup mieux et beaucoup plus que de se limiter à convoquer un ambassadeur. Cela vaut la peine.
Demain, par devoir humain envers les Iraniens et dans notre propre intérêt d’Européens, nous devrions n’avoir qu’un seul objectif, que l’on soit politique, artiste ou élève de Sciences Po devenu étrangement silencieux : aider ce soulèvement, cette aspiration à la liberté et à l’égalité des femmes dont parlait Elisabeth Badinter, cette révolte d’un peuple contre les fous de Dieu, les corrompus, les pervers et les salopards.
Plus nous serons nombreux à rêver l’Iran libre, plus nous aurons de chances de le voir libre. Alors, rêvons. Movaffagh bāshi. Bonne chance.
