« J’entends vous le faire sentir – le secret de Socrate sera derrière tout ce que nous dirons cette année du transfert. (…) Pour vous le montrer et vous le faire sentir, j’ai pris comme objet de mon prochain séminaire le rappel d’un texte d’intérêt vraiment monumental, originel par rapport à toute la tradition qui est la nôtre sur le sujet de la structure de l’amour – Le Banquet ».

C’est une affaire de corps et de manque, voyez-vous, une affaire de banquet où l’on boit trop pour oublier que l’on est coupé en deux.

Lacan, ce vieux prêtre de la parole, ce montreur d’ombres aux manières de prince ecclésiastique, ne pouvait qu’aller y voir. Il lui fallait la Grèce, non pas celle des marbres blancs pour manuels scolaires, mais celle, rance et splendide, des garçons trop beaux, des rhéteurs ivres et des désirs qui boitent. Il lui fallait le Banquet. Il lui fallait Alcibiade, ce magnifique vaurien, ce condottiere poudré de l’Antiquité, entrant comme une tempête de vin et de parfums dans la maison d’Agathon.

Et qu’y cherche Lacan, avec ses doigts lourds de bagues et son phrasé de Pythie moderne ? Il y cherche le secret de ce que nous faisons quand nous disons à quelqu’un : « Je t’aime ». Il y cherche cette splendide duperie qu’il nommera le transfert. Pour Lacan, l’amour n’est pas la fusion des âmes, cette fade bouillie romantique. L’amour, c’est une affaire de brocanteur et de magicien. C’est, dit-il avec cette formule de notaire halluciné que je commentais dans un précédent épisode, donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

Regardez-les, dans le texte de Platon que Lacan commente pendant des mois, à s’en user les yeux, lors de son séminaire sur le transfert. Alcibiade se jette aux pieds de Socrate. Socrate est laid, il a une tête de silène, il est pauvre, il est vieux. Mais Alcibiade est persuadé que sous la peau rugueuse du vieux philosophe se cache un trésor, des petites statuettes d’or divines, ce que Lacan appelle l’agalma. Ce joyau précieux, c’est l’objet du désir. Alcibiade aime Socrate non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il imagine que Socrate recèle. Et que fait Socrate, le grand accoucheur, le premier des analystes ? Il ne cède pas. Il ne dit pas « Oui, je suis ton trésor ». Il fait un pas de côté. Il renvoie Alcibiade à son propre manque, il lui montre que le trésor n’est nulle part, ou plutôt qu’il est entre eux, dans le vide de leur rapport. Socrate se sait vide. Il sait qu’il n’a rien à donner, et c’est en cela qu’il est le maître.

Lacan s’engouffre dans cette brèche grecque avec une ferveur de copiste médiéval. Il récrit Platon à l’encre noire de la psychanalyse. Le désir n’est plus cette grande échelle vers le Beau absolu que décrivait Diotime ; il est une impasse magnifique, un malentendu nécessaire. Si l’amour est possible, c’est parce que nous acceptons d’être trompés, d’habiter le mythe. Platon avait inventé les idées pour consoler les hommes de la perte du monde ; Lacan, lui, se sert de Platon pour nous dire que l’amour est la seule fiction qui nous tienne debout au-dessus du gouffre, le seul pont de singe jeté entre deux solitudes qui ne se rencontreront jamais.

Car c’est là le coup de génie, ou le coup de folie, du vieil homme de la rue de Lille : avoir vu que dans ce texte vieux de deux mille ans, ce ne sont pas les corps qui s’étreignent, ce sont les places. Il y a celui qui aime, le pauvre bougre, le mendiant qu’on appelle l’érastès – et qui est toujours suspect d’infirmité puisqu’il cherche ce qui lui manque. Et il y a l’autre, le superbe, l’idole de plâtre, l’éroménos, celui qui est aimé et qui, par définition, est censé être plein, lourd de ce fameux trésor, gonflé d’une présence divine.

Or, que nous dit Lacan, d’une voix rendue blanche par l’évidence ? Que le miracle de l’amour, sa sainte et terrible magie, c’est quand le loup se fait agneau. C’est le moment exact, suspendu comme un miracle dans la poussière du séminaire, où la métaphore de l’amour s’accomplit : quand celui qui est aimé, l’objet superbe, se retourne, vacille sous le poids du désir de l’autre, et se met à aimer à son tour. L’éroménos devient érastès. Le plein s’avoue vide. Le dieu descend de son piédestal pour mendier à la même table.

C’est un glissement de terrain, une catastrophe intime. C’est la chute d’Alcibiade.

Voyez-le encore, chez Platon, ce jeune prince altier, ce capitaine qui fera trembler Athènes, pleurant comme un enfant sous le manteau grossier de Socrate. Il est venu pour prendre, pour séduire, pour posséder la sagesse du maître par le troc de sa propre beauté charnelle – une monnaie de singe, une affaire de maquignon. Et il se retrouve dépouillé, mis à nu par le refus du vieux satyre. Socrate ne veut pas de sa beauté ; Socrate veut son manque. Il veut qu’Alcibiade avoue sa blessure.

Imaginez ces mains de Lacan, feuilletant le grec ancien avec la dévotion d’un moine qui cherche l’hérésie salvatrice dans les marges du missel. Imaginez cette façon qu’il avait de traiter les concepts comme des outils de forge, des objets lourds, forgés dans la tourbe de la souffrance humaine.

Parce qu’au bout du compte, derrière le rideau de fumée des graphiques et des noeuds borroméens, que reste-t-il de ce mariage forcé entre le philosophe de l’Académie et le bourgeois de la crasse parisienne ? Il reste une certitude tragique et souveraine. L’amour n’est pas une paix. C’est un théâtre d’ombres où nous jouons notre va-tout avec des répliques écrites par d’autres. Nous sommes tous Alcibiade au petit matin, la couronne de lierre de travers sur le front, titubant dans les rues d’une ville froide, blessés à mort d’avoir découvert que le grand Autre n’est qu’un vieillard au nez camard qui nous regarde passer avec une immense, une insupportable tendresse.

Et c’est bien là que le bât blesse, là que le drame vire au noir. Car cette comédie des places, cette bascule divine où l’aimé devient amant, ne dure qu’un espace de foudre. Le rideau tombe toujours sur le banquet déserté.

Voyez la fin de l’histoire, celle que le texte grec charrie comme une eau boueuse et que Lacan ramasse à pleines mains. Alcibiade a parlé ; il a déballé son sac de larmes, sa plainte de Prince trahi. Et que se passe-t-il ? Une bande de fêtards défonce la porte. Le désordre entre, le grand flot du monde et du bruit ramène chacun à sa petite misère. Agathon se recouche, Aristophane cuve son vin. Le matin se lève, blafard, sur les coupes renversées et les restes de viandes froides.

Et Socrate ? Socrate se lève, s’essuie la barbe, et s’en va. Il s’en va au Lycée pour se laver et passer le reste de la journée comme il en avait l’habitude, nous dit Platon, comme si de rien n’était. Sans un regard pour le jeune dieu blessé qui dort dans son vomi.

C’est cette indifférence-là, cette cruauté de pierre, que Lacan est allé chercher chez le philosophe pour l’enseigner à ses élèves, ces futurs analystes assis dans le public, suspendus à ses lèvres de vieux chaman. Il leur disait : voilà ce que vous devez être. Des Socratiques. Des morts-vivants. Des gens qui ne cèdent pas au chantage de la beauté, ni à celui des larmes. L’analyste, comme Socrate, doit s’installer dans la position du mort, dans cette absence d’être où le désir de l’autre vient se briser et se reconnaître pour ce qu’il est : une folie solitaire.

C’est une ascèse de moine-soldat. C’est dépouiller l’amour de sa pacotille de Saint-Valentin pour lui rendre sa grandeur de tragédie antique.

Alors on imagine le vieil homme, tard le soir, après le séminaire, éteignant les lampes de son cabinet. Les furies de la journée se sont tues, les hystériques et les obsessionnels ont repris le métro. Restent les livres, les gros volumes de Platon reliés en cuir qui dorment sur les étagères. Lacan est seul avec son propre manque, sa propre carcasse fatiguée sous le complet de tweed. Il sait bien, lui le grand démystificateur, que la fiction est usée, que les statuettes d’or d’Alcibiade ne sont que du plomb peint.

Mais il sait aussi que demain, à la première heure, un autre gueux frappera à sa porte, un autre mendiant viendra lui demander de lui donner ce qu’il n’a pas. Et que pour l’honneur de la parole, pour que la machine humaine ne s’arrête pas de tourner à vide dans le froid de l’univers, il faudra rouvrir le livre, rallumer le cigare, et recommencer à faire croire qu’on possède le trésor.

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