« On n’invite plus les enfants ou les étudiants à acquérir les connaissances dont l’examen permettra tant bien que mal d’apprécier la solidité : c’est à se préparer à l’examen qu’on les convie. »
Marc Bloch

L’entrée de Marc Bloch au Panthéon était une évidence. Une évidence qui aura mis quatre-vingts ans à s’imposer. Résistant fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944, historien de génie, fondateur des Annales : les raisons ne manquent pas. Mais il en est une que l’on cite rarement et qui mérite pourtant d’être entendue aujourd’hui avec une urgence particulière : Marc Bloch était un visionnaire de l’éducation et un critique radical de l’école française. Le diagnostic qu’il avait posé il y a un siècle, l’intelligence artificielle le rend incontournable.

Dans Sur la réforme de l’enseignement, publié clandestinement dans Les Cahiers politiques du Conseil national de la Résistance en juillet 1943, quelques mois avant son arrestation et un an avant son exécution, il écrivait que l’école française s’est laissée capturer par une « manie examinatoire » qui a produit une inversion fatale : ce qui devait être un moyen, l’évaluation, est devenu une fin. Et ce qui devait être la fin, transmettre le goût de penser, d’interroger, de comprendre, a été relégué au rang d’ornement. « Ce qui devait être simplement un réactif destiné à éprouver la valeur de l’éducation devient une fin en soi vers laquelle s’oriente désormais l’éducation tout entière. »

Les conséquences, il les voyait morales autant qu’intellectuelles : la crainte de toute initiative, la négation de la libre curiosité, « le culte du succès substitué au goût de la connaissance », le bachotage, cette hantise de l’examen et du classement, et au bout de la chaîne, « la foi dans la fraude ». Il en tirait un verdict sans appel sur les élites que formait ce système : « des chefs d’entreprise bons techniciens, sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. »

La formule est rude. Dans L’Étrange Défaite, rédigé à chaud après juin 1940, il identifiait déjà parmi les causes profondes de l’effondrement les insuffisances d’une formation qui avait appris aux élèves d’obéir aux formes plutôt qu’à penser par eux-mêmes et aux maîtres de transmettre des savoirs plutôt que de former les caractères.

Cent ans ont passé. La révolution qu’il appelait de ses vœux n’est pas advenue. Et voilà que l’intelligence artificielle la rend plus urgente que jamais.

La relation entre le professeur et l’élève n’est pas, dans cette vision, un supplément d’âme pédagogique : elle est la condition même de toute transmission. Les récents travaux d’Andreas Schleicher, fondateur du fameux classement PISA, le confirment. Les systèmes éducatifs les plus performants et les moins inégalitaires ne sont pas ceux qui ont renoncé à l’exigence académique. Ce sont ceux qui ont compris que cette exigence ne peut produire ses effets qu’à une condition : la capacité du professeur à voir et à comprendre chacun de ses élèves. Ce lien permet à la rigueur intellectuelle d’être vécue comme une élévation et non comme une sélection. Ce n’est pas une vérité sentimentale : c’est un fait pédagogique robuste. Et c’est précisément ce que notre école a progressivement sacrifié au profit d’une standardisation qui produit une exigence formelle tombant à vide pour ceux qu’aucun regard n’accompagne.

Près d’un siècle après Bloch, l’intelligence artificielle vient rendre ce diagnostic impossible à ignorer. Bloch appelait à penser contre la doxa, contre la somme des savoirs convenus et des opinions reçues. Or l’intelligence artificielle est, par nature, la doxa portée à son apogée : elle est la totalisation de tout ce qui a déjà été dit, écrit, pensé, produit. Elle restitue, synthétise, reformule avec une puissance inégalée. Mais elle ne pense pas contre elle-même. C’est précisément pourquoi ce qu’elle rend nécessaire, et urgent, c’est la préservation de ce qui est proprement humain : la pensée singulière. Celle qui ne se réduit pas à une combinaison de ce qui existe déjà. Celle qui fait la culture, la littérature, la philosophie, ou toute forme de création, et jusque dans le génie industriel, l’ingéniosité technique ou l’entrepreneuriat, là où une voix particulière dit quelque chose que nulle autre n’aurait dit de cette façon.

Former des esprits capables de cette singularité n’est plus seulement une ambition pédagogique : c’est une nécessité civilisationnelle. Pour la première fois dans l’histoire, la restitution n’est plus la marque d’un apprentissage. Rédiger une dissertation, structurer un argument, synthétiser un cours : c’est désormais une capacité externalisable, instantanée, accessible à tout élève disposant d’un téléphone. L’école ne peut plus faire semblant d’évaluer la pensée quand elle n’évalue que la forme. L’IA est ici un révélateur impitoyable : elle expose ce que nous préférions ne pas voir.

Le risque est réel. Notre système est depuis longtemps calibré pour un élève type : celui qui apprend de façon abstraite et linéaire, restitue avec aisance des raisonnements structurés, et dont la famille maîtrise les codes implicites du succès scolaire. Ce modèle laisse déjà sur le bord du chemin ceux qui ont besoin d’autres voies d’accès au savoir, qu’il s’agisse des élèves pour lesquels la progression standardisée est une violence silencieuse, ou de ceux dont la pensée est déjà plus vive que les formats scolaires ne permettent de l’exprimer. Si nous persistons dans ce modèle, l’IA ne sera qu’un accélérateur d’inégalités.

Bien utilisée, elle peut au contraire être l’instrument d’une refondation que nous n’avons pas eu le courage de conduire sans elle : une réponse personnalisée au rythme et aux modes d’apprentissage de chaque élève, libérant le professeur de ce qui relève de l’administratif ou de la correction automatique pour lui restituer ce qu’elle lui a confisqué. Du temps. Du temps pour voir chaque élève. Pour ajuster, encourager, exiger au bon moment. Pour faire ce à quoi nous invitait Bloch pédagogue : former des esprits capables de « libre recherche ».

Encore faut-il que les professeurs soient formés à cet usage, dans l’esprit de Bloch, et comprennent ce que l’IA peut faire à leur place pour mieux se consacrer à ce en quoi ils sont irremplaçables. Une telle formation ne serait pas une formation technique : ce serait une formation intellectuelle et éthique, celle d’enseignants capables d’être, face à leurs élèves, ce que Bloch était face à l’histoire : des esprits qui refusent les évidences et apprennent à ceux qu’ils forment à en faire autant.

L’entrée de Marc Bloch au Panthéon peut n’être qu’une cérémonie. Elle peut aussi être une occasion : lire enfin ce qu’il a écrit sur l’école, entendre son diagnostic sans l’édulcorer.

L’intelligence artificielle ne nous laisse plus le choix du moment. La vraie question n’est pas technologique. Elle est politique : voulons-nous une école qui apprend à restituer, ou une école qui apprend à penser ?

Marc Bloch avait répondu. Il y a cent ans.

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