Il y eut un temps – ou peut-être est-ce toujours le même, car les temps ne passent pas, ils s’enfouissent – où les hommes crurent que le monde allait vers plus de clarté, plus de douceur, plus d’égal partage de la lumière. Ils parlaient de progrès comme d’un fleuve large, et ils y lavaient leurs mains encore tremblantes du vieux sang. Mais le fleuve, à la saison basse, laisse voir ses pierres : elles sont coupantes, anciennes, et nul ne sait qui les a posées là.
Alors les voix ont changé.
Elles ne sont pas venues d’en haut, non – ou si elles y sont montées, c’est après-coup. Elles sont venues des bords, des fossés, des cuisines où l’on mange debout, des ateliers où l’on ne parle pas, ou peu, ou mal, parce que les mots manquent et que la fatigue est une langue plus sûre. Ce furent des vies négligées, encore, comme celles que nul n’écrit, ou qu’on écrit trop tard, quand déjà elles sont passées sous la terre maigre. Et ces vies qui n’avaient pas droit au récit, ont voulu parler.

Mais parler n’est pas dire. Parler, c’est prendre – prendre la langue comme on prend une arme mal connue, lourde, mal équilibrée. Alors ils ont pris des mots courts, des mots durs, des mots qui tranchent : peuple, terre, ordre, frontière. Des mots qui ne tremblent pas, ou qui feignent de ne pas trembler. Car le tremblement, lui, est toujours là, tapi sous la phrase comme un chien maigre sous la table.
Et voici que ces mots montent. 
Ils montent comme monte une eau noire dans une cave oubliée. On dit : ce n’est rien, c’est un reste, un retour, une nostalgie qui passera. Mais l’eau insiste. Elle trouve les fissures, elle épouse les murs, elle s’élève avec patience. Et bientôt elle reflète quelque chose : non pas le ciel – jamais le ciel – mais des visages.

Des visages d’hommes forts, ou qui se veulent tels. Des visages qui promettent la simplicité, qui promettent de nommer enfin ce qui échappe. Ils parlent lentement, ou vite, peu importe : ils parlent avec cette autorité qui ne vient pas d’eux, mais de ceux qui les regardent. Car ce sont les regards qui font les maîtres, comme ce sont les récits qui font les rois.

Et l’on raconte.

On raconte que le monde a été perdu, qu’il faut le reprendre. On raconte qu’il y eut un âge d’or – il y en a toujours un, même s’il n’a jamais existé – et que cet âge peut revenir, à condition de fermer les portes, de serrer les rangs, de faire taire les voix qui dérangent le chant commun. On raconte cela avec des mots simples, des mots qui tiennent dans la bouche sans effort. Et ces mots-là gagnent, non parce qu’ils sont vrais, mais parce qu’ils sont portables.

La vérité, elle, est trop lourde. Elle exige des phrases longues, des détours, des scrupules. Elle demande qu’on hésite. Or l’hésitation est devenue honteuse. Elle sent la faiblesse, la défaite, la perte de soi. Alors on la chasse. On lui préfère la ligne droite, même si elle mène au mur.
Mais il y a autre chose encore, que l’on dit moins.
Il y a le désir d’être vu.
Non pas reconnu dans sa singularité – cela est trop complexe – mais vu comme masse, comme nombre, comme force. Être compté, être nommé, être dans le récit. Car l’absence de récit est pire que la pauvreté : elle est une seconde mort. Alors on accepte le récit qu’on nous donne, pourvu qu’il nous donne une place, fût-elle étroite, fût-elle violente.

Et ceux qui écrivent – les anciens maîtres des mots – regardent cela avec effroi ou condescendance. Ils parlent de dérive, de basculement, de droitisation. Ils nomment, ils classent, ils analysent. Mais leurs phrases, souvent, n’atteignent plus. Elles restent suspendues, comme des ponts au-dessus d’un fleuve qui a changé de cours.
Car la langue s’est déplacée.
Elle s’est épaissie, durcie, simplifiée. Elle a perdu ses nuances comme un métal perd ses couleurs dans la forge. Et dans cette langue nouvelle, ou plutôt très ancienne, ce qui compte n’est pas la justesse, mais la force d’impact. Dire, c’est frapper. Comprendre, c’est céder ou résister.
Alors le monde se droitise, dit-on. 
Oui.
Mais peut-être faut-il dire aussi autre chose : le monde se raconte autrement. Il se resserre autour de quelques figures, de quelques mots, de quelques images qui tiennent lieu de vérité. Il abandonne les détours pour les chemins battus, les marges pour les lignes de front.

Et pourtant – car il y a toujours un pourtant, mince comme un fil dans l’œuvre des hommes – pourtant tout cela est fragile.

Les mots durs s’usent. Les figures fortes vieillissent. Les récits simples se fissurent. Et sous eux, toujours, persistent les vies négligées, celles qui ne disent rien, ou si peu, mais qui continuent, obstinées, à faire le monde sans le raconter.
Ce sont elles, peut-être, qui auront le dernier mot. 
Ou peut-être pas. Car il n’y a pas de dernier mot. Seulement des reprises, des variations, des retours. Le monde ne se droitise pas une fois pour toutes : il oscille, il hésite, il se cherche dans des langues successives, comme un homme dans des miroirs déformants.

Et nous sommes là, dans l’un de ces miroirs, à regarder une image qui se durcit, et à nous demander – sans toujours oser répondre – si ce visage est encore le nôtre. 

Et ceux qui gouvernent – ou qui disent gouverner – étaient là, bien sûr. Ils n’étaient pas absents : ils étaient au centre, mais comme absents à eux-mêmes, comme déplacés dans leur propre rôle, silhouettes bien mises dans des habits trop anciens pour eux.
On les vit d’abord hésiter.
Non pas cette hésitation noble, inquiète, qui pèse les mots et mesure les actes – mais une hésitation molle, diffuse, presque administrative, qui ressemble à l’attente dans un couloir trop éclairé. Ils attendaient que cela passe. Que les mots durs s’émoussent d’eux-mêmes, que les colères se fatiguent, que les voix retombent comme retombe la pluie après l’orage. Ils avaient foi dans l’usure, cette grande alliée des pouvoirs fatigués.
Mais rien ne s’usait.
Alors ils parlèrent à leur tour, et ce fut pire.
Car ils reprirent les mots qu’ils feignaient de combattre. Ils les polirent, les rendirent présentables, leur donnèrent une syntaxe plus douce, un vernis de raison. Ils dirent ordre, eux aussi, mais avec précaution. Ils dirent identité, mais en regardant ailleurs. Ils dirent frontière, en ajoutant des chiffres, des rapports, des courbes – comme si la statistique pouvait absoudre la peur.
Et ce faisant, ils cédèrent.
Non pas en un geste clair, qui aurait eu au moins la dignité de la franchise, mais en mille inflexions minuscules, en mille renoncements presque invisibles. Une phrase modifiée. Un mot retiré. Une objection que l’on ne formule pas. Une ligne que l’on ne trace pas. Et peu à peu, sans bruit, le terrain se déplace. Ce qui était impensable devient discutable ; ce qui était discutable devient acceptable ; ce qui était acceptable devient nécessaire.
Ils appelaient cela réalisme.
Mais le réalisme, ici, n’était qu’une autre forme de peur. Peur de perdre, peur de déplaire, peur surtout de ne plus être au centre du récit. Car eux aussi, les gouvernants, sont des créatures de récit. Ils vivent de la parole qu’on leur accorde, de la place qu’on leur laisse dans la grande phrase collective. Et lorsque cette phrase change, lorsqu’elle se durcit, ils cherchent à s’y adapter, à en poser le rythme, même s’il les conduit là où ils n’auraient pas voulu aller.
Il y eut des moments où ils auraient pu dire non.
Ces moments existent toujours. Ils sont brefs, presque invisibles, mais ils sont là – comme des bifurcations dans une forêt épaisse. Dire non, ce n’est pas seulement refuser une mesure, une idée, une dérive. C’est accepter de sortir du récit dominant, de perdre en puissance ce qu’on gagne en tenue. C’est risquer de ne plus être suivi, de parler dans le vide, ou pire : d’être entendu et rejeté.
Ils ne le firent pas.
Ou si peu, ou si tard, que cela revenait à ne pas le faire.

Alors ils continuèrent, avec cette gravité appliquée des hommes qui sentent qu’ils glissent mais qui redressent sans cesse leur posture, comme si la tenue pouvait compenser la direction. Ils gouvernaient, disaient-ils. Mais ils suivaient. Ils traduisaient en lois ce qui avait gagné dans les mots. Ils donnaient forme à ce qui avait pris racine ailleurs – dans les peurs diffuses, dans les colères anciennes, dans les récits simplifiés.

Et parfois, dans le secret – car il y a toujours un secret, même dans les régimes les plus bavards – ils savaient.

Ils savaient que quelque chose leur échappait. Que la langue qu’ils parlaient n’était plus tout à fait la leur. Qu’ils empruntaient des mots comme on emprunte un manteau trop lourd, pour ne pas avoir froid, mais qui entrave les mouvements. Ils savaient, et pourtant ils continuaient.
C’est cela, peut-être, qu’on appelle lâcheté.
Non pas l’absence de courage spectaculaire – il est rare, ce courage-là, et presque inhumain – mais l’accumulation de petites abdications, de petits arrangements avec soi-même. Une fatigue morale qui s’installe, et qui fait préférer la continuité au sursaut, la gestion au conflit, la survie à la rupture.

Ils diront plus tard qu’ils n’avaient pas le choix.

C’est la grande phrase des époques qui déclinent : nous n’avions pas le choix. Comme si le choix n’existait que lorsqu’il est facile, évident, sans coût. Mais le choix véritable est toujours coûteux. Il exige qu’on perde quelque chose – une place, une voix, une illusion de maîtrise.
Ils ne voulurent pas perdre.
Alors ils perdirent autrement.
Ils perdirent la netteté de leurs mots, la fermeté de leurs gestes, la confiance de ceux qui attendaient autre chose qu’une adaptation permanente. Et le monde continua de se durcir, non pas seulement à cause de ceux qui criaient plus fort, mais à cause de ceux qui parlaient plus bas.
Car le silence, lui aussi, agit.
Il agit comme une eau lente, qui creuse sans bruit. Il agrandit les phrases qu’il ne contredit pas. Il renforce les certitudes qu’il ne trouble pas. Et à la fin, il devient lui-même un discours – un discours d’absence, mais un discours tout de même.

Et dans ce monde ainsi façonné, où les mots forts ont gagné et où les mots faibles ont cédé, les gouvernants restent là, debout encore, mais légèrement en retrait de leur propre ombre.
rIls parlent toujours.
Mais on ne sait plus très bien s’ils disent quelque chose, ou s’ils répètent simplement ce qui a déjà été dit ailleurs, plus durement, plus clairement, plus brutalement.

Et peut-être est-ce cela, le plus grand abandon : non pas perdre le pouvoir, mais perdre la langue qui permettait de lui résister.

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