Geoffroy Didier nous dit : « Le seul endroit en France où nous n’avons plus le droit d’être sarkozyste et de le dire, c’est à l’UMP ». Oublions un instant la mauvaise foi de cette affirmation – à peu près toutes les grandes pontes de l’UMP se soumettent à l’exercice de style qu’est la nostalgie du sarkozysme ; et l’on ne peut pas dire que le reste de la France voue à l’ancien président une passion sans limites -, et attardons-nous sur ce qui importe, c’est-à-dire : l’adoration que la Droite forte dit porter à Sarkozy.

Cette fascination nous est présentée avec tant d’exubérance que Guillaume Peltier, l’autre jeunot de la Droite forte, a déposé l’expression « Génération sarkozyste » auprès de l’Inpi (Institut national de la propriété intellectuelle). Guillaume Peltier, qui est un habitué de ce genre de démarche – il a d’ailleurs enregistré la marque « La Droite républicaine » en juillet dernier – n’a pourtant pas toujours été aussi tendre avec Nicolas Sarkozy. Lorsqu’il était porte-parole de Philippe de Villiers lors de l’élection présidentielle de 2007, il a notamment critiqué le « patriotisme de marketing » du candidat UMP, lui reprochant de tenir des propos démagos afin de mieux s’approprier l’électorat extrémiste. Procédé qui ne le choque finalement plus tant que ça, maintenant qu’il est à l’UMP (son cinquième parti en dix ans).

Geoffroy Didier n’a pas non plus toujours été un sarkozyste convaincu ; il faisait, en 2007, partie du club « La Diagnonale », club qui tentait de faire progresser les idées de gauche au sein de l’UMP. Il y défendait, pêle-mêle, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, le droit de vote des étrangers…

Que de chemin parcouru en cinq ans pour celui qui lance désormais des tracts anti-minarets et qui propose d’inscrire dans la Constitution les origines chrétiennes de la France, sous-entendant ainsi que la laïcité est surtout chrétienne… En effet, pour quelle autre raison donner un tel cours d’histoire ? Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas parler de la Gaule celtique ?

Ces sarkozystes de la dernière heure – ce qui est encore plus misérable qu’être un sarkozyste de la première heure – ont malgré tout bien retenu leurs leçons médiatiques. Ils savent ainsi parfaitement lancer des débats aberrants ; ils savent aussi très bien s’indigner du tollé qu’ils génèrent, répondant, au choix, que la bien-pensance médiatique refuse d’aborder les sujets qui intéressent les français ; que la gauche sort toutes les phrases de leur contexte ; qu’il n’y a pas de honte d’être patriote et de droite ; et qu’ils ne font que souligner des problèmes que « rencontrent » les Français. Ils maîtrisent cet argument – oui, argument au singulier ; parce qu’il ne s’agit que des multiples facettes du même argument – à la perfection, et pour cause : ils n’ont rien d’autre à proposer. On ne les a jamais vus aller plus loin dans leurs réflexions ; répondre aux critiques ; ou expliquer dans quelle vision globale s’insèrent ces idées toutes plus loufoques les unes que les autres. Ce n’est pas pour rien qu’ils évitent autant que possible les sujets économiques, où leur manque de maîtrise est encore plus patent.

Notons que ces jeunes de 36 ans ne se contentent pas de reprendre les idées du Front National. Leur stratégie est aussi celle de Marine Le Pen : se poser en victime du système politico-médiatique mis en place ; en Jeanne d’Arc contre laquelle tout le monde complote. Marine Le Pen est d’ailleurs plus crédible dans ce rôle que nos deux membres de l’UMP, un des deux principaux partis du paysage politique français.

Ils continuent cependant à jouer les martyrs, et exigent maintenant des quotas de journalistes de droite (ils sont probablement nostalgiques de l’ORTF), mesure qui n’aurait aucun sens : l’appartenance à la droite ou à la gauche doit-elle vraiment primer sur la capacité d’un journaliste à éclairer le débat ? Ces quotas ne mèneraient-ils pas à un opportunisme de certains journalistes, qui se revendiqueraient alors pro-UMP pour obtenir du travail ? Devrait-on virer ces mêmes journalistes s’ils semblent finalement un peu trop à gauche, ou même un peu trop centristes ? Ne devrait-on pas plutôt, en suivant la logique des deux compères, instaurer des quotas de journalistes respectant les résultats des élections présidentielles, en embauchant ainsi, entre autres, 17,9% de journalistes pro-Le Pen, 1,15% de journalistes pro-Poutou, et 0,25% de journalistes pro-Cheminade sur chaque chaîne ; et donc virer tous les journalistes qui ne correspondent pas aux résultats ? Ou même, actualiser les effectifs en fonction de sondages hebdomadaires ? Voire, tant que l’on y est, respecter les proportions des branches de chaque parti ; et s’assurer que ces chiffres soient respectés à tous les horaires (ce qui nous offrirait le plaisir d’un JT présenté par un pro-Cheminade presque une fois par an) ?

D’autres contradictions encore auraient pu être soulevées ; en prenant, par exemple, les élections législatives comme référence, ce qui n’apporterait pas beaucoup de journalistes de droite ; ou en rappelant l’incroyable traitement de faveur qu’a connu Sarkozy au début de son mandat (traitement que Hollande n’a d’ailleurs pas eu la chance d’avoir). Mais l’essentiel est là. Le travail d’un journaliste n’est pas de représenter tel ou tel camp, mais plutôt de permettre de mieux comprendre les idées de chacun. C’est bien le problème de la Droite forte : des idées, nos deux compagnons n’en ont pas ; ils se contentent d’opiner.

A ceux qui leur adressent ces critiques, ils rétorquent qu’il s’agit là de propositions populaires, et qu’ils croient en la démocratie directe ; Peltier est même allé jusqu’à défendre une gouvernance par les référendums, se réappropriant ainsi la suggestion de Ségolène Royal en 2007. Rappelons que la démocratie directe empêche, par définition, toute vision d’ensemble et toute véritable avancée sociale dans la société (citons l’abolition de la peine de mort, peu désirée en 1981).

La Droite forte prétend clamer tout haut ce que l’on pense tout bas, et avoir donc une pensée libre. Une pensée libre, certes ; mais qui ne pense pas – surtout pas. Une pensée libre, certes ; mais qui se trompe en permanence. Une pensée libre, certes ; mais qui ne cherche qu’à plaire au plus grand nombre – et qui ne le cache même pas. Une pensée libre, certes ; mais sans culture, sans débats, sans raisonnement et sans réflexion globale. Une pensée libre, certes ; mais qui ne tente même pas de penser ; qui ne fait qu’emprunter les « idées » du FN, y compris sur le plan économique – ce qui est, convenons-en, un exploit -, pour mieux lui offrir son électorat. Parce que non, ce populisme n’a même pas le mérite d’être efficace stratégiquement : d’où la montée de Marine Le Pen, montée qui ne semble pas s’arrêter.

Souhaitons que la vraie droite républicaine ne se laisse séduire par ces faux-semblants. Souhaitons qu’elle ne se fasse pas avoir par cette démagogie fumeuse, qui banalise l’idéologie vomitive du FN et qui prétend se borner à poser des questions au nom du peuple. L’enjeu va bien au-delà des guerres de clan habituelles. Il ne s’agit pas, ici, de désaccords sur la relance ou même sur l’équilibre socio-économique qu’il faut viser. Avec la propagation des théories haineuses du FN et de la Droite forte, c’est la santé de la société qui est en péril. Laisser faire par calcul politique serait une erreur ; surtout que ces jeunots maîtrisent mieux l’outil médiatique que leurs anciens amis de la Droite populaire (mouvement qui défend essentiellement les mêmes propositions, mais qui donne une image de buveurs de rouge plutôt que de jeunes cadres dynamiques). Didier et Peltier sont si opportunistes, si lamentables (que cela soit par pure idiotie ou par calcul peu pertinent) qu’il n’est pas difficile de les contredire. Mais il faut surtout, autant que faire se peut, démont(r)er leur propagande médiatique.

La droite vaut mieux que cela. La droite peut, n’en doutons pas, produire des hommes de plus d’allure avec des propositions plus pertinentes. Espérons qu’elle saura, elle aussi, combattre ces énergumènes.

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