Il y a chez Sigmund Freud, dans Pourquoi la guerre ?, quelque chose de nu, presque décharné, une parole qui ne s’abrite plus derrière les systèmes mais regarde en face la vieille bête. Et cette bête, il la nomme sans lyrisme : pulsion de mort. C’est un mot froid, presque administratif, mais qui contient des siècles de cendres.

Freud écrit à Albert Einstein, et l’on pourrait croire à un échange de hauteurs, deux sommets dialoguant au-dessus du monde. Mais ce qui se dit là descend, au contraire, vers la glaise. Il ne s’agit pas de comprendre la guerre comme un phénomène historique, ni même politique – Freud s’en défie – mais comme une répétition, une compulsion étrange qui travaille l’homme de l’intérieur, comme une eau noire remonte par les fissures.

Freud, ici, n’est plus le maître viennois, mais un homme vieillissant, qui tente d’éclairer, avec les outils de la psychanalyse, ce qui résiste à toute lumière. Il avance des hypothèses, il parle de culture, de droit, de sublimation – ces mots-là font écran, peut-être, mais derrière eux insiste quelque chose d’intraitable. Une force qui ne veut ni ordre ni paix.

La guerre, dit-il en substance, n’est pas une aberration. Elle est dans la continuité de la violence première, celle qui fonde les sociétés et les tient ensemble autant qu’elle les détruit. Et l’on sent, dans ces pages, une forme de résignation lucide : on peut contenir, détourner, différer – jamais abolir. Le droit lui-même, cette construction patiente, reste une violence déplacée, organisée, légitimée.

Ce qui frappe, c’est la sécheresse du constat. Pas de pathos, pas d’indignation. Freud ne moralise pas. Il décrit. Et cette description, parce qu’elle renonce à consoler, prend une dimension presque tragique. On pense aux vies minuscules de Michon, à ces existences prises dans des forces qui les dépassent. Ici, c’est l’humanité tout entière qui apparaît comme une de ces vies : obscure à elle-même, traversée de pulsions qu’elle nomme mal, qu’elle maquille en causes, en idéaux, en patries.

Alors Pourquoi la guerre ? ne répond pas vraiment à la question. Ou plutôt, il y répond trop bien : parce que l’homme est ainsi fait, travaillé par Eros et Thanatos, par le désir de lier et celui de détruire. Et ce savoir-là, qui se voudrait scientifique, a quelque chose d’un aveu. Une fatigue peut-être. Comme si Freud, au terme de son œuvre, reconnaissait que la lumière qu’il a portée si loin ne dissipe pas l’ombre, mais en dessine seulement les contours plus nettement.

Et dans cet éclairage froid, la guerre cesse d’être un scandale pour devenir une fatalité imparfaite – humaine, trop humaine.

Et pourtant, Freud ne se tait pas. Il aurait pu – il aurait presque dû, selon la logique même de ce qu’il avance – laisser la nuit parler seule. Mais il écrit encore, il maintient la phrase, comme on entretient une braise qui ne chauffe plus guère mais empêche le noir d’être total.

Dans cette lettre à Albert Einstein, il y a une confiance ténue dans ce que la culture peut encore faire. Non pas abolir la guerre – illusion d’ingénieur, peut-être, que le vieux Sigmund Freud refuse – mais en retarder les éclats, en déplacer les formes, en user les angles. La culture comme lente érosion de la violence brute, comme le travail du temps sur la pierre vive des instincts.

Mais cette confiance est maigre. Elle n’a rien de l’enthousiasme des Lumières. Elle ressemble plutôt à ces gestes obstinés : écrire, malgré tout ; nommer, malgré l’insuffisance des noms. Freud ne croit pas que l’homme devienne autre. Il espère seulement qu’il devienne un peu moins prompt à céder à ce qui le traverse.

Il y a, dans ces pages, une idée scandaleuse : la paix n’est pas naturelle, elle est acquise, fragile, toujours à reconduire. Elle ne vient pas des profondeurs, mais de la surface des institutions, des lois, des renoncements. Elle est un artefact, et comme tous les artefacts, elle peut se briser.

Alors la guerre revient, non comme un accident, mais comme une rechute. Une vérité ancienne qui reprend ses droits. Et les mots changent – nation, sécurité, justice – mais sous ces habits neufs bat le même cœur archaïque. Freud le sait, et c’est peut-être cela qui donne à son texte cette gravité sans emphase : il ne dévoile pas un secret, il rappelle une évidence que l’on s’acharne à oublier.

On pourrait dire que l’humanité est une petite chose qui se raconte de grandes histoires pour ne pas voir le fond où elle repose. Freud, lui, gratte la surface. Il ne détruit pas les récits – il les fissure. Il montre qu’ils tiennent sur autre chose qu’eux-mêmes : une violence première, jamais éteinte.

Et pourtant, écrire à Einstein, c’est encore croire à un interlocuteur, à un échange, à une communauté possible de la pensée. C’est déjà, en un sens, résister à la guerre. Non pas la vaincre, mais lui opposer ce fil ténu : deux hommes qui se parlent au lieu de s’affronter.

Cela ne suffit pas. Freud le sait. Mais il n’y a peut-être que cela : des mots jetés contre la nuit, des constructions précaires, des lois imparfaites, des hommes qui hésitent un instant avant de céder.

Et cet instant, si mince soit-il, devient tout.

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