C’est l’un des plus beaux livres de cette rentrée.

On croit, en l’ouvrant, tomber sur une conversion paradoxale, celle de Sophie Fontanel, écrivaine et critique de mode, à une vie naturiste, sur l’île du Levant, dans le Var, qui se passe de vêtements comme de mots ; ou un plaidoyer pour une « douceur » qui serait le nouveau nom de la bienveillance, dans un monde où, sur les podiums et Instagram, chacun ne se regarde que pour mieux se critiquer ; ou, enfin, une exhortation à l’acception physique de soi, une réconciliation avec ses disgrâces et ses infirmités, ses laideurs embarrassantes.

« Capitale de la douceur » n’est pas grand chose de tout cela – ou pas seulement. 

L’île du Levant, décor du livre, n’apparaît aux curieux qu’en trompe-l’œil, puisque la fraction accessible ne représente que cinq pour cent de cette baléare oblongue, aux falaises comme une étrave, couverte de plantes cactées, de chênes et de bougainvilliers. Le reste appartient à l’armée, qui interdit son empire par des barbelés soigneusement hérissés. Ainsi, de même que l’île se dissimule presque entièrement, se calfeutre par des miradors et des sentinelles, n’offre qu’une toute petite partie de son iceberg méditerranéen, le livre de Sophie Fontanel s’avance au lecteur avec ce museau trompeur.

Car sur cette île où elle séjourne d’abord intriguée et un peu mal à l’aise, l’auteure fait l’expérience de la nudité ; elle découvre que loin d’être un paradis pour chaires concupiscentes, pour muscles jaspant et yeux libidineux, les habitants sont avant tout parés d’une indifférence radieuse, d’une bonhommie dépouillée et clémente, d’une indulgence sereine : « Par sa simple présence le peuple de la crique mettait fin à une solitude immense/ On attend si longtemps d’avoir confiance/ Et l’on se sent exclu/ On attend désespérément, mais un jour on découvre qu’être nu/ C’est pouvoir l’être en paix ».

Et par cette épiphanie sur cette plage, Sophie Fontanel se résout à arpenter les sentiers interdits de son île intérieure ; de soulever les barbelés qu’elle avait tendus entre le rivage de son bonheur et un continent, bien plus sombre, de son passé ; elle redécouvre sa géographie existentielle, à commencer, par celle, traumatique, de son corps. « Ici les gens avaient la manie de la topographie », dit-elle des Levantins. Preuve de son acclimatation insulaire, l’auteure parcourt toutes les anses et les cordillères, et sillonne les cartes de ses secrets. Et comme le Levant, derrière les calanques de rêve, étage des gisements plus douloureux – la mémoire d’un bagne pour enfant, la violence mélancolique d’un ancien légionnaire, le mépris ricaneur de certains touristes – Sophie Fontanel boucane le long de ses rivages intimes, du viol au génocide arménien, des jugements de classe à la condescendance sociale, des amours empêchés aux fêlures du cœur. Cette capitale – ce point boréal et prépondérant d’où tout rayonne – c’est celui, le plus enfoui et âpre, d’une douleur majuscule. 

L’idée aurait pu être théorique.

Mais voilà, Sophie Fontanel écrit en vers, avec une musique malicieuse qui dissimule, sous une absence d’esprit de sérieux, sa sagacité. Derrière les tête-à-queue poétiques, perce une grave délicatesse qui lui fait toujours trouver le mot parfait. Elle sait décrire en deux adjectifs une baignade d’été ; dire en trois dialogues un ami adorable et bourru ; faire vivre une Greta Garbo parcheminée, figure locale, qui trouble un jeune serveur à la terrasse d’un café ; composer une chambre de vacances balnéaire en y rapatriant un miroir en osier ou un siège de raphia, l’odeur d’un dahlia. L’analogie est tentante, mais si vraie : comme un grand créateur de mode possède l’alphabet de la simplicité, du pli faussement évident, du drapé sans qui rien pèse ni ne pose, Fontanel écrit en apesanteur, avec une troublante facilité, un coup d’œil. Et la courbe de ce coup d’œil, dirait Eluard, fait le tour de la terre.

Ce sont ces vers fragiles et ludiques, farceurs et poignants, qui donnent du sens aux correspondances : l’île du Levant n’est-elle pas, dit la légende, une princesse pétrifiée par son père, qui voulait ainsi la protéger de la prédation des hommes ? N’est-elle pas pourfendue, cette île, par une perspective qui lui tranche le dos, tel le sort abject d’une jeune fille violée jadis ? Les correspondances, comme celle entre île et corps, entre zone interdite par l’armée et celle préservée par le secret et l’oubli, ces rimes que fait la vie, ne sont-elles d’ailleurs pas une loi générale puisque « ses doigts remarquables/A la fois pleins de nœuds et dépêtrés » sont pareils « à des maquettes d’atomes en voix qui disent l’univers », car les « formes sont toujours une répétition » ?

Sophie Fontanel a choisi la forme poétique, qui est aussi, en effet, la répétition d’une forme, celle des vers de Paul Eluard, qui, il y a cent ans presque, publiait « Capitale de la douleur », chez le même éditeur, Seghers.

L’auteur a changé une consonne, et c’est ce mouvement de transmutation de la souffrance en compassion, de la brûlure en tendresse qu’elle opère, à travers ce livre. Cette modification, minuscule, suscite un miracle – celui d’une grande délicatesse. Le Levant réconcilie la narratrice moins avec son corps qu’avec les mots « C’étaient des milliers de vers qui me sortaient de la bouche/On a secoué une bouteille de champagne ». C’est, par l’écriture, ancrée dans un lieu, l’histoire d’une réconciliation avec son corps et son passé. Pour jouer avec une autre console d’un autre titre célèbre, qui décrivait, sous les mots d’un Narrateur à la recherche du temps perdu, le même phénomène magique de consonance, on dirait, en retirant un « t » et en plaçant un « v » : Levant retrouvé. 

2 Commentaires

  1. L’expérience de la nudité, chacun devrait la tenter dans sa vie.
    Notre corps, c’est nous, la nudité, c’est notre corps tel que la nature l’a fait, et quand on se débarrasse de cette imbécile pudeur, on se retrouve soi-même, ça libère autant l’esprit que le corps.
    Et puis, tout simplement, c’est agréable!

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