Monsieur le Président de La République arabe d’Égypte,

Monsieur le Président Abdel Fattah al-Sissi,

Je m’appelle Jacques Sebag, j’ai 51 ans. Je suis citoyen français et j’habite Levallois, une ville de l’Ouest parisien. Je viens ce matin dans cet amphithéâtre et me présente à cette tribune sans aucun titre ni rang. Et je n’ai ni fonction ni qualité et rien ne m’autorise vraiment à prendre la parole. Si ce n’est la permission d’un père et d’une mère. Un papa et une maman, il y a 11 ans, qui ont perdu l’amour de leur vie. « Toute » leur vie lors d’un attentat sur votre terre, sur votre sol, dans votre capitale.

Et j’ai décidé ce matin, Monsieur le chef de l’État, au nom de ces parents, et c’est à la fois une redoutable charge et une folle prétention de m’adresser à vous dans une lettre, dans cette lettre. À vous et en public.

D’aucuns trouveront certainement cette démarche quelque peu inconvenante, saugrenue et fantasque. D’autres me traiteront de cabot ridicule. Je n’en ai que faire. Je l’assume pleinement et sans la moindre réserve.

Et peu m’importe si les mots que je prononce maintenant ne franchissent les portes de ce lycée. Peu m’importe si ces mots restent vains, s’échouent ici. Des mots qui ne pourraient s’étendre et s’entendre par-delà les murs de cette enceinte. Peu m’importe, Monsieur le Président, si ces mots ne venaient jusqu’à vous et parcouraient les 3000 kms qui nous séparent. Peu m’importe, Monsieur le Président. Comme le dit le Talmud : « Les mots fabriquent des mondes. » Qui sait, ces mots, ce qu’ils deviennent ? Ils sont comme les battements d’ailes d’un papillon. Qui sait, à des millions de kilomètres, quel genre de foudre et de marée peuvent-ils déclencher ? Ces mots, ce matin, Monsieur le Président, m’obligent, je devais vous les adresser. Ces mots, ce matin, il fallait qu’ils soient prononcés il fallait qu’on les entende.

Vous êtes, Monsieur le Président, le chef d’État d’un grand pays.

Par son histoire d’abord, bien sûr. Sa grande histoire. Car, à l’échelle universelle, peu nombreux sont les pays aujourd’hui, encore présents sur la carte du monde, qui peuvent prétendre être à la fois les héritiers-vivants et les gardiens d’une civilisation antique trois fois millénaire et en l’occurrence l’une des plus éminentes et des plus brillantes qu’ait connue l’humanité. Une civilisation qui, à beaucoup d’égards, a contribué de façon décisive au progrès de l’humanité. Et c’est bien l’homme de confession juive que je suis qui prononce ces mots. Celui dont les très lointains ancêtres sont restés pendant 210 ans près des pyramides en esclavage.

Vous êtes, Monsieur le Président, le chef d’une grande nation. Une nation qui, aujourd’hui, avec 100 millions d’habitants, peut se prévaloir d’être le pays arabe le plus peuplé de la planète.

Et avec la France des liens extrêmement étroits existent et perdurent. Et cette relation entre nos deux pays, que ce soit d’un bord ou l’autre de la Méditerranée, est qualifiée par l’ensemble des observateurs avertis, non pas d’une simple relation d’intérêt bilatérale, mais d’une véritable relation d’amitié entre deux peuples et deux cultures qui se respectent, s’estiment et s’admirent. Et l’Égypte dans les faits n’est pas seulement un pays francophone, il est également un pays amoureusement et passionnément francophile.

Seulement voilà, Monsieur le Président, depuis le 22 février 2009, date à laquelle nous avons perdu, sur votre sol, Cécile Vannier notre jeune compatriote qui n’avait que 17 ans, cette amitié n’a plus le même goût. Cette amitié a le goût inexorable de l’amertume. Cette amitié sent le soufre. C’est une amitié âpre et acide. Une amitié maculée et éclaboussée de sang. Celle d’une jeune lycéenne française et victime innocente.

Monsieur le Président, nous aurons beau signer avec vous des milliards de contrats et continuer à vous livrer en masse du matériel militaire. Vous aurez beau continuer à nous acheter des avions Rafale et nous aurons beau parachever la construction du Métro au Caire ; tout cela n’épongera jamais le sang de Cécile Vannier. Si l’amitié entre nos deux pays est une amitié saine, non pas feinte, mais sincère. Si comme vous aimez à le rappeler : « La France aura toujours en Égypte votre préférence ». Et si vous portez véritablement au cœur vos combats. À savoir combattre Daech, et sur votre sol réduire l’influence des frères musulmans, et briser la spirale du terrorisme. Si vous voulez que la France continue dans cette région poudrière de voir le Caire comme un rempart et un élément stabilisateur capital. Alors, Monsieur le Président, faites sauter les verrous corrodés et les cadenas rouillés dans votre pays qui empêchent la vérité sur l’attentat du Caire d’éclater.

La vérité sur l’attentat du Caire est en Égypte, et cette vérité est entre vos mains, Monsieur le Président, elle ne dépend « que » et « uniquement » de votre intervention. C’est par vous, et par vous seul, que le voile sur l’identité des assassins de Cécile Vannier sera levé.

Monsieur le Président, Salah Emad el-Gebaly avait 28 ans, il était égyptien. Il fait partie de la longue liste des victimes de l’attentat du Bataclan et des terrasses à Paris. Dans leur infini malheur et leur éternelle souffrance, sa famille et son épouse, vos compatriotes, ont pu « néanmoins » recomposer le puzzle de l’horreur, et la France, elle, a tenu son rang en livrant à cette famille égyptienne le nom des bourreaux et en les traquant jusque dans leurs repères. Cela pourrait paraître un piètre soulagement que connaître le nom des bourreaux ? Est-ce que cela ramène l’être aimé. Certes pas. Mais un crime sans meurtrier est un crime voué au néant, un crime faute de coupable est un crime qui ne cesse de se perpétuer. Un crime qui se répète et se répète encore. Il existe une grande différence entre l’attentat du Bataclan et l’attentat du Caire. L’un ne s’est produit qu’une fois… le 13 novembre 2015, l’autre, faute de coupable, se perpètre inlassablement tous les 22 février, à chaque terrible date anniversaire.

Monsieur le Président Abdel Fattah al-Sissi, Cécile Vannier a été assassinée Place Al-Hussein au Caire juste à quelques encablures seulement, précisément à quelques centaines de mètres, du quartier Gamaleya, de là où, le 19 novembre 1954, vous naissiez, Monsieur le Président.

Que vous le vouliez ou non, Monsieur le Président de la République Arabe d’Égypte, son âme, cette âme, est également attachée à votre destin. En arabe, cela porte un nom : « mektoube ».

Monsieur le Président, la vérité sur l’attentat du Caire est entre vos mains.

Des parents, depuis onze ans, attendent que justice soit rendue à leur fille.

De grâce, rendez-lui justice. De grâce, rendez-leur justice.

Le temps ne fera jamais l’affaire. Comme l’écrivait un illustre Français : « La vérité est en marche ; rien ne peut plus l’arrêter. »

Vous avez rendez-vous avec l’Histoire, Monsieur le Président.