Je suis né en 1969. Enfant, j’aurai eu le rare privilège d’éprouver un sentiment unique. Un feu intérieur sans pareil que l’époque a rendu évanescent et qui est voué à une inéluctable extinction. Ce feu glorieux n’est autre que l’admiration que l’on peut porter à quelqu’un.

J’ai eu la chance très tôt d’être visité par cet enchantement intérieur et de le côtoyer au jour le jour sous un toit qui m’a protégé et m’a élevé. L’enchanteur ce fut mon père.

C’est un bonheur insondable, un père que vous admirez. Et c’est également un bonheur sans fin. Car malgré sa disparition, cet homme aux mains d’or qui, dans son bleu, réussissait grâce à une élégance naturelle à demeurer dandy, vit toujours en moi.Cet homme dont la stature et la noblesse tenaient en respect ses semblables et qui, pour les yeux adoratifs de son petit dernier, n’avait avec ceux-là précisément rien de semblable. Mon père, mon héros. Seulement, dans les années 70, l’univers qui m’oppressait réclamait bien davantage. Nous habitions Pantin. Ville-dortoir, lugubre et désespérante d’ennui où, cerné par les tours et le béton, je me suis longtemps abimé l’esprit et mutilé l’envie. Il me fallait alors trouver d’urgence une figure de proue, un héros de substitution. Un géant capable de dominer ces barres d’immeubles et dompter cette mélancolie urbaine. Un géant à même de transcender mon quotidien. Ce héros, il s’est appelé, à tour de rôle, Roch Siffredi, Don Diego de la Vega, Roger Borniche, Tancredi, ou encore Roger Sartet. Il était gitan, homme pressé, boxeur, publicitaire, flic ou voyou à loisir. Ce héros, mon héros, ce fut Alain Delon.

Je me souviens précisément de ce mercredi après-midi où mon père me réserva une surprise miraculeuse qui, de l’admiration que je nourrissais déjà pour l’acteur, la sublima. Cette surprise, c’était une salle de cinéma dans le 9ème arrondissement, rue du Faubourg Montmartre. Une salle qui n’existe plus. Face à «Zazou», vendeur de glaces, de citronnade et de gâteaux au miel qui a disparu lui aussi et avec lequel, dans la perspective de la séance qui s’annonçait, il était impossible de ne pas conjuguer les plaisirs. Dans cette salle où mon père nous avait pris en secret deux places, on projetait alors le «Zorro» avec Delon. Toute ma vie, je me souviendrai du premier plan de l’homme en noir. Cette silhouette floue à l’horizon ne se laissait discerner qu’à mesure qu’elle avançait en plein écran.Et qui finit par se poster là,face caméra, face à vous en lâchant un vindicatif : «Je vais vous faire goûter à la vraie justice !».  Toute ma vie je me souviendrai du moment où j’admoneste mon père assis à mes côtés alors que mon justicier, dans un ultime combat, semble perdu. Il n’y peut rien évidemment mais, sentant chez moi une palpable angoisse, me rassure en me murmurant au creux de l’oreille : «Zorro ne meurt jamais !». A partir de ce jour, les affiches des films de mon héros n’en finiront plus de tapisser les murs de ma chambre. A droite, «Borsalino», à gauche, «Le clan des siciliens». A elles deux, le quatuor mythique du cinéma français au grand complet. Cette chambre à coup de coupures de journaux,de posters, etde photos prendra dès lors des allures d’autel dédié à la gloire d’un seul homme.

«Zorro» avec Delon, pour l’enfant de 6 ans que j’étais, fut un premier choc. Mais un choc, disons-le, docile et tranquille. Un choc sans trauma. Celui qui vint juste quelques mois plus tard fut, lui, d’un tout autre acabit et me précipita précocement dans une maturité grave et sèche. Je n’allais pourtant que vers mes 8 ans et je faisais déjà partie d’une pseudo-bande de minots joyeusement désœuvrés issue des cités et dont j’étais la plus jeune recrue. Je nous revois remonter l’avenue Jean-Jaurès à Pantin, et nous décider comme à l’accoutumée d’aller épancher notre oisiveté aux «Quatre chemins» – point névralgique qui réunit, en une intersection, Pantin à la ville d’Aubervilliers et où dominait le «Carrefour», cinéma de ma tendre jeunesse. Temple béni de notre évasion !

Mais cette fois nous filons plus vite que d’habitude car cette semaine est particulière : C’est la sortie des films. Nous voilà sur le parvis du temple et je me souviens avoir levé les yeux au ciel pour égrener une à une les nouvelles affiches. Et mon regard brusquement s’était figé, et avec lui tout mon être, paralysé par l’émotion qui me submergeait et que j’essayais tant bien que mal de contenir. J’avais devant les yeux l’étourdissante affiche de «Monsieur Klein» de Losey. Surtout, surtout ne rien laisser paraître devant ma jeune compagnie.Je n’eus pas grand mal tant ils étaient absorbés et n’avaient d’yeux que pour le dernier Zidi. Jamais ô grand jamais, ni tableau, ni photo ne me procura une émotion si singulière et qu’aujourd’hui encore je ne peux vraimentl’expliquer. Une émotion à la lettre indicible. Car si, pour n’importe qui, il s’agissait d’une simple affiche, pour moi, le visage de mon idole sur fond noir cerclé de l’étoile de David était proprement vertigineux. Car cette étoile, c’était la mienne. Celle que je portais. Celle que j’étais. Celle qui constituait toute l’intimité de ma jeune identité. Une étoile qui m’était si pudique mais dont il me plaisait ici, et rien qu’ici, qu’elle soit exposée au grand jour. Je voyais le visage de mon héros entouré par un monde à moi et rien qu’à moi. Quelle incroyable sensation. Mon héros devenait moi. J’étais lui. Et d’une certaine façon je devenais par procuration le héros de moi-même. Quelle jubilation ! N’avais-jejamais senti une fierté plus intense et plus pure. N’avais-je jamais ressenti aussi fort la fierté d’être juif ! Je me souviens alors avoir levé une dernière fois les yeux, avoir serré les poings, etfixé très fort l’affiche pour la fossiliser dans ma mémoire, puism’être doucement éclipsé. Prétextant juste au meilleur de mes amis une réunion familiale des plus urgentes mais qui n’avait d’urgente que le besoin irrépressible de me retrouver seul dans mon sanctuaire pour savourer toute la plénitude de ce que mes yeux venaient de voir.

Je me souviens ma marche triomphale du retour chez moi. Mon pas des plus assurés. Mon torse outrageusement gonflé. Et mon heureuse étoile au bout d’une chaîne qui pendaitdésormais insolemment par-dessus mon T-shirt et qui se balançait comme un pendule pour obtenir l’effet le plus ostentatoire possible. Je cherchais alors avec avidité le regard de chaque passant qui croisait mon chemin et, dès que j’en avisais un, j’amorçais un dialogue sourd et imaginaire : «Quoi ? Je suis juif vous ne le saviez pas ? Moi non plus… Enfin… Pas tout à fait. En fait, je viens à l’instant de l’apprendre. Je suis juif comme Alain Delon. Et Alain Delon est juif comme moi. Alain Delon est juif oui… Vous ne le saviez pas non plus ? Tiens, tiens. C’est que vous n’allez jamais au cinéma…». La féérie continuait et allait crescendo… Mais elle ne dura que trois jours… Trois jours pour que le week-end arrive et qu’enfin je me retrouve face à un guichet près duquel je campe longuement tant il se demande ce guichet ce que je fais là, dans une file d’attente selon lui incompatible avec mon âge. Je finis tout de même par rentrer dans la salle où l’on projette le Losey. Deux heures plus tard, il en sera définitivement fini de la féerie.

Bien évidemment et avant même que la projection ne commence, je n’avais jamais sérieusement envisagé la judéité de mon héros, mais il m’avait tellement plu de le croire, que je feignais d’y croire, et que je finissais par le croire. On n’est pas raisonnable à 8 ans. Et si en entrant dans cette salle,je m’amusais encore à cultiver cette illusion rocambolesque toujours portée par l’affiche du film, le scénario du film mit un terme définitif au transfert que je m’ingéniais à fixer et préserver à l’esprit. Monsieur Klein-Alain Delon n’était pas juif, et n’a jamais été juif, il y a méprise, c’est un homonyme. C’est Monsieur Klein-Jean Bouise qui est juif ! Si bien que moi, spectateur de 8 ans, au bout de deux heures de film, je ne savais plus à quel saint me vouer. Supporter jusqu’au bout mon héros, et prier pour qu’il s’en sorte, que sa chrétienté soit enfin reconnue, son baptême bien établi, et qu’il réchappe aux rafles, aux trains, aux camps de transit, et à la déportation. En un mot qu’il survive ! Oui, il faut que mon héros survive, pourvu qu’il survive ! Oui, mais ce faisant, j’entérinais définitivement sa non judéité que j’avais fabriquée de toutes pièces. Je jouais contre mon camp. Et puis, et puis j’espérais furieusement pour «un», fusse-t-il mon héros, «un» parmi tous les miens. Les miens, cette multitude pour laquelle plus aucun espoir n’était permis et qui était, elle, fatalement condamnée à partir en fumée. Et si ce n’est que rétrospectivement, et bien plus tard, que j’ai pu mettre des mots d’histoire éclairés sur le funeste destin qui menaçait mon héros, cela pour autant n’avait empêché en rien l’enfant que j’étais de prendre pleinement conscience, ce samedi-là, du dramequi était en train de se jouer pour lui et pour tous les autres. Tous mes autres.Car si je n’étais initié qu’en partie à l’horreur, je n’ignorais pas que ce voyage était sans retour.

En sortant de cette salle obscure, une lumière nouvelle s’était faite sur mon identité. Je savais que quelque chose d’irréductible s’était passé et que je ne seraijamais plusle même. Car si je me «savais» juif avant d’entrer dans cette salle, c’est en sortant, et pour la première fois, que je me suis «senti» juif. On naît juif mais on le devient toute sa vie. Certains le ressentent depuis leurs premiers balbutiements, d’autres le jour de leur Bar Mitzva, d’autres encore plus tardivement après avoir lu Rachi, Sartre ou Levinas. Moi ce fut au sortir de «Monsieur Klein», le chef d’œuvre de Losey-Delon.  C’est après voir vu «Monsieur Klein» que j’ai compris qu’être juif, c’est être en danger. J’ai pris conscience de ma judéité par la menace qu’elle implique et qui pèse sur les siens et soi-même. J’ai accouché de ma judéité dans les affres et la douleur Le choc, cette fois, à la lettre,fut bien réel. Brutal, radical, irréversible. Huit ans après ma naissance, en sortant d’une salle de cinéma, j’étais circoncis une seconde fois. Je l’avais été à l’entre-jambe, je l’étais désormais au cœur. Ce n’est que le 30 octobre 1976, huit ans après ma naissance que je suis devenu juif.

L’affiche de «Monsieur Klein» qui fut à l’origine de ma fierté fit un mois plus tard le lit de ma honte.

Je suis alors en CE2 et notre professeur à l’approche des fêtes de fin d’année nous invite àdécorer la classe aux couleurs de Noël. Et avant de nous laisser seuls pour assister à la réunion annuelle des professeurs, il confie à mes bons soins de peindre une myriade d’étoiles de Noël, sur toute l’étendue de la baie vitrée qui nous séparait et donnait sur la cour de récréation que nous dominions. Seulement voilà, à huit ans, les seules étoiles que je connais vraiment et que je suis capable de reproduire sont les étoiles de David à six branches. Et parce qu’on m’avait dit un jour en famille que Noël, c’était Jésus. Et que le petit Jésus, comme moi à 8 jours fut circoncis, parce que juif comme moi. Je n’ai alors pas l’ombre d’une hésitation et rien ne me retient pour barioler de mes chères étoiles le large mur de verre. Je m’y jette à corps perdu avec tout l’enthousiasme et l’application du bon élève. Et l’on me voit m’adonner en même temps – à chaque fois que je complète un hexagramme – à un bien curieux rituel qui laisse perplexe et intrigue tous mes camarades. Car chaque étoile que j’achève est autant d’hommages au film de Losey et une dédicace répétéeà l’affiche de «Monsieur Klein» qui semble ne pas finir de m’obséder.

Si bien qu’on me voit étrangement avancer le visagejusqu’au plus près de la vitre. Être nez à nez avec elle. Je m’emploie avec une haute précision à faire rentrer mon portrait en plein centre de l’hexagone à peine formé. Et je ne cesse de répéter et répéter encorecette mise en scène qui ne fait que reproduire l’affiche du Losey, quand j’entends derrière moi s’échapper d’une élève : «Eh, tu as vu, Jacques… il a fait les étoiles des juifs !».

Je me représente alors ce que je viens de commettre comme quelque chose d’irréparable. Pas une bêtise qui mérite trois heures de colle. Non une vraie forfaiture passible du bagne ou pour le moins de la maison de correction. Mes étoiles ne sont évidemment pas les étoiles à cinq branches de Noël. Je ressens alors une honte indescriptible. J’ai l’impression que le sol est en train de se dérober sous mes pieds. J’aurais voulu qu’on m’enterre vivant. Demain, je n’aurai pas trop de mal à me faire porter malade tant le sang qui me monte au visage, et la fièvre qui l’accompagnent sont en train de s’emparer de moi et me dévorent. C’est ça, allez, tombons malade et ne remettons plus les pieds dans cette école. J’échafaudais même les plans les plus audacieux pour réparer mon indignité. Ce soir, braver le maître chien qui surveille l’établissement. Venir charger de pierres suffisamment lourdes et aiguisées et réduire cette vitrine en poussière et que mes étoiles retournent au néant qu’elles n’auraient jamais dû quitter. Je commençais à fomenter les plans d’une petite nuit de cristal. Oui mais tout ça ne serait que bien plus tard et donc inévitablement trop tard. Mais comment m’arranger descinq prochaines minutes qui s’annoncent et qui doivent décider de mon sort ? Comment affronter le regard de celui que j’aimais tant et qui me le rendait si bien ? Celui qui à mon endroit ne cessait de vanter à mes parents la finesse de l’intelligence, et qui pour le coup va se dire : «Comment ai-je pu me méprendre à ce point sur ce garçon ?» Comment soutenir le regard de monsieur Bourgoin, mon instituteur ?

Je suis maintenant pétrifié de honte en présence d’un maître qui a rejoint sa classe et feint de scruter notreréalisationcomme un tableau. Il y va de son compliment à chacun. Je sais que mon tour à présent est venu mais pour le pire. Entre temps et tant bien que malje me suis fabriqué une raison de fortune. Je me dis que c’est un très mauvais moment à passer comme un condamné avant la potence. Alors de grâce, que ça aille vite. Et que le couperet tombe sur ma niaiserie révélée au grand jour. Que mon imposture dont seuls les yeux ont été les témoins soit maintenant prononcée en place publique et que je sois vite jugé et condamné pour fait de haute trahison envers un instituteur qui avait placé en moi tant d’espoir. Que je sois frappé d’indignité. Que je solde par mon renvoi ou que je paie par une fugue le prix de mon offense. Que la messe soit dite, frères chrétiens, et qu’il en soit ainsi ! Et comme dans un dernier geste de désespoir, je cherche en vain une planche de salut dans le regard de mon professeur. Je lui envoie un sourire de charité. Un sourire d’enfant malade. Je le conjure de n’être pas un bourreau trop sévère. Mais il me tourne le dos, il s’attarde, et je sens et je sais que toute son attention est uniquement portée sur mes étoiles. Il laisse maintenant découvrir un profil grave et perplexe. Il fronce les yeux… Ma fin est proche… Puis il se tourne maintenant complètement vers moi, hésite, me fixe et lâche : «Jacques… elles sont merveilleuses tes étoiles…» Honneur à vous, cher maître Bourgoin. Vous qui saviez si bien que la plus petite remarque ici, quand bien même aurait-elle été assortie de la plus subtile des bienveillances aurait terriblement marqué l’enfant que j’étais. Au contraire, en agissant de la sorte vous avez pacifié un enfant, vous avez cuirassé sa foi en l’école, et vous lui avez légué un trésor inestimable qui n’est autre que le sens et la grandeur du mot laïcité et dont je n’ai eu depuis cette expérience plus juste, plus forte, et plus belle définition.

Après «Monsieur Klein», par le jeu des diffusions et des rediffusions télé et la masse de chefs-d’œuvre au palmarès d’Alain Delon, l’admiration que je portais pour l’acteur n’a fait que grandir. Elle s’est poursuivie et ne m’a pas lâchée pendant toute mon adolescence. Et si d’autres visages sont venus s’ajouter aux murs des légendes de ma chambre, les places de choix étaient encore strictement réservées au «Samouraï». Cette admiration par exemple m’amenait lorsque je poussais la porte d’un salon de coiffure et que l’homme au ciseau m’apostrophait de son : «Alors jeune homme, on fait quoi ?». Invariablement je répondais en visant du doigt le tube de gomina que je repérais : «Delon, dans Borsalino, M’sieur»…

Aussi je ne me souviens plus vraiment dans quel film mais je lui dois très certainement ma première cigarette. Celle qui ne poursuivait qu’un seul but et n’avait qu’une seule motivation : être capable dans un mimétisme au couteau de reproduire très parfaitement sa gestuelle sans omettre le moindre détail. Cette façon immémoriale, empruntée à un ancien détenu, de tirer une Gitane de son paquet, de bien la tasser frénétiquement, et de l’humecter en la faisant glisser d’un bout à l’autre sur les lèvres avant de la planter avec nonchalance en bouche. Cette façon aussi dans le «Samouraï» que l’acteur a de lisser et d’ajuster avec un soin maniaque le bord de son chapeau. Cette façon également de se servir à l’excès du majeur de la main qui esthétise chacun de ses gestes. Ces effets, cette petite musique du mouvement qui n’appartiennent qu’à lui, n’étaient pas vains ou gratuits, ils donnaient d’instinct plus de surface et de corps au personnage. L’art des grands acteurs se cache dans les détails.

Il y a des détails qui forcent l’admiration et d’autres «détails» qui forcent la répulsion. Nous sommes le 16 mai 1984. J’ai maintenant 15 ans. Nous habitons toujours Pantin. Je dîne en famille dans la cuisine avec mes parents devant un petit écran de télévision. C’est l’heure du journal télévisé d’Antenne 2, présenté par Christine Ockrent qui reçoit Delon pour le film «Notre Histoire», film qui lui vaudra quelques mois plus tard le César du meilleur acteur. On a tellement parlé de la beauté de Delon que dès qu’on évoque le sujet, il finit toujours par se galvauder.
Si ce n’est Vincent Lindon qui avait lancé une vérité crue : «Delon, c’est plus beau à regarder qu’une belle femme». Ce soir de mai 84 au journal d’information… L’œil vif et alerte de mon héros. Son humeur conquérante. Harnaché comme un pur-sang dans une veste de combat de cuir noir le rend également à mes yeux et irrésistiblement plus beau qu’une femme… L’interview est tendue, on parle peu de cinéma et la journaliste semble vouloir en découdre. Mais je sais à l’avance que le Guépard se sortira sans trop de difficultés des filets dans lesquels elle tente de l’enserrer. Je ne me trompe pas et moins de deux minutes après le début de l’entretien celui qu’on croit chassé devient le chasseur.

Lorsque survient une question politique à laquelle je ne m’attends pas et lui non plus, semble-t-il. Elle concerne l’extrême droite. Très bien. Parfait Après tout, pourquoi pas. Au fond de moi, je jubile, me dis que c’est l’occasion, pour celui qui incarne «Chaban» dans «Paris brûle-t-il ?» et qu’on sait gaulliste jusqu’au bout des ongles, de remettre une fois pour toutes les pendules à l’heure. Seulement au lieu de dissiper ce que j’adjurais être un malentendu, le Guépard se braque, sort ses griffes, et, à mon plus grand désenchantement, confirme : «Que de la droite, je verse un peu à l’extrême droite. C’est toujours la droite… Soyons clairs». Je me souviens de ce moment comme si c’était hier. Je me rappelle avoir vu dans les yeux de l’acteur au moment précis où il prononçait ces mots un éclair de fureur, une étincelle de rage qui me glaça le sang. La force flambantede mon héros qui, deux minutes auparavant suintait à l’écran, était si palpable qu’elle m’avait littéralement conquise. Cette force à mes yeux s’était brusquement transformée en quelque chose de féroce et d’obscur et je n’avais pour elle plus qu’aversion. Ce-soir là, Delon, du chevalier, «serviteur de la force». qui me fascinait, se mua, comme l’écrivait Albert Cohen, en «adorateur de la force».

Je me souviens être sorti de table le dos courbé comme un chien battu sous les yeux de mes parents qui se tourmentèrent pour moi. Je n’ai qu’une hâte alors : me retrouver seul dans ma chambre, dans mon petit sanctuaire pour y retrouver mon héros. Pas celui que je quittais à l’instant face au poste de télévision et qui sous mes yeux dévots venait de s’éteindre. Non je voulais retrouver mon Zorro, mon Roch Siffredi et mon Roger Sartet. Je me rappelle alors avoir calfeutré la porte de ma chambre avec des couvertures. Je me rappelle avoir mis sur mon visage le coussin le plus épais que j’avais pu trouver. A 15 ans, je ne voulais pas qu’on m’entende gémir sur mon malheur. Je ne voulais pas qu’on m’entende pleurer mon héros, qui après tout et pour moi seul, était mort. Dans mon antre, et du vivant de mon héros, je commençais mon deuil. Plus tard, j’entendrai dans sa bouche à l’endroit du blond ventripotent les mots «sympathisant» et «qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas». Plus tard, j’entendrai également dans la bouche de son ami de cinquante ans les mots de «point de détail de l’Histoire». Plus tard, moi j’expliquerai qu’au même titre que l’on ne peut être le premier des Français, l’ami d’Elie Wiesel et être l’ami de Bousquet, on ne peut pas être le premier du cinéma français, être «Monsieur Klein» et l’ami de Le Pen. Ou encore… Être à la fois celui qui fit noblement don à la France du manuscrit original de «l’appel du 18 juin» et être l’ami de l’ex-leader du FN.

Le 16 mai 1984, j’avais 15 ans, et, en ce mercredi noir, l’on pouvait juste lire dans mon journal : «Temps gris. Adieu Monsieur Klein.» Le 19 mai dernier, le Festival de Cannes décernait à Alain Delon une Palme d’honneur pour l’ensemble de son  œuvre et de sa carrière. Rare est l’artiste dont le nom n’incarne pas seulement l’œuvre, mais l’art lui-même qu’il sert et dont il témoigne. Être par-delà son œuvre. Être l’Art lui-même. Proust n’est pas un écrivain, il est la Littérature elle-même. Rodin n’est pas un sculpteur, il est la Sculpture. Delon n’est pas un acteur, comme Chaplin ou Brando, il est le Cinéma. Comme d’autres, comme tant d’autres, Monsieur Delon, ce soir-là, je me suis levé avec la gorge serrée et je vous ai applaudi.

A mon père, mon héros.