L’information est passée inaperçue. Pourtant, ce type de déclaration est assez rare. De quoi s’agit-il ? Les États membres de l’Union Européenne ont adopté le 2 décembre 2020 une déclaration exprimant leur « préoccupation » face à la montée de l’antisémitisme et appelant à prendre des mesures en particulier au niveau européen. « L’augmentation des menaces pesant sur les personnes juives en Europe, notamment la résurgence des mythes conspirationnistes, les expressions publiques d’antisémitisme, en particulier dans le contexte de la pandémie Covid-19, ainsi que l’augmentation des incidents antisémites et des crimes de haine est très préoccupante », écrivent les 27[1]. Le communiqué précise que l’antisémitisme est incompatible avec les valeurs et les objectifs de l’UE et de ses États membres. Il est vrai que la situation est particulièrement alarmante. Et plusieurs facteurs contribuent à alimenter l’antisémitisme. Sans être exhaustif ici, nous voulons mettre en exergue quelques préoccupations à cet égard.

L’augmentation des actes antisémites 

Commençons par l’augmentation des actes antisémites et citons trois exemples caractéristiques. Selon les chiffres du gouvernement allemand, quatre actes antisémites par jour ont été recensés en moyenne en 2017. La majorité de ces actes (1.377 sur 1.452) ont été commis par des sympathisants d’extrême droite. En 2018, 1.799 actes antisémites ont été comptabilisés, soit une hausse de 9,4 % par rapport à 2017. En 2019, la police a enregistré 2.032 crimes d’origine antisémite. Le plus grave a eu lieu le 9 octobre 2019 à Halle, près de Leipzig, lorsqu’un jeune homme d’extrême-droite tente d’entrer dans la synagogue, la trouve fermée et tire sur une femme et un homme pour les tuer. En 2020, les actes antisémites ont progressé de 13 % pour atteindre leur niveau le plus élevé depuis le début des recensements par la police en 2000. En Angleterre, les actes antisémites ont plus que doublé, avec 18% des crimes de haine religieuse visant des Juifs (1.326 infractions en 2018-2019), contre 672 l’année précédente[2]. En France, 614 actes ont été comptabilisés en 2012, 851 en 2014, 808 en 2015[3]. En 2017, nous assistons à une augmentation très forte des actions antisémites (+26%) et à une baisse « artificielle » des menaces (-17%) qui conduisent à une vraie inquiétude. Mais, les assassinats de Sarah Halimi en 2017 et de Mireille Knoll, commis le 23 mars 2018 dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, ajoutent au traumatisme. Ces assassinats laissent entendre que des personnes âgées peuvent être tuées chez elles, par des voisins. Chacun pense alors à ses propres parents. Après les enfants (un terroriste assassine trois enfants et un enseignant devant le collège-lycée juif Ozar Hatorah, à Toulouse, en mars 2012) et les clients d’un magasin (attentat contre l’Hyper-cacher, en janvier 2015), les personnes âgées sont à leur tour des cibles. Et à chaque fois, une extrême barbarie s’acharne sur les victimes. En 2018, 541 actes sont recensés, 687, en 2019. Depuis 2017, le nombre d’actes antisémites a augmenté en France de 121%. Mais, d’où provient également le danger ?

Complotisme, Covid-19 et réseaux sociaux

Comme la peste noire de 1347 à 1352 avait surexcité la haine et la furie contre les Juifs, la pandémie de Covid-19 suscite un déferlement de propos racistes (notamment contre les asiatiques) et antisémites. Les réseaux sociaux sont les vecteurs d’accusations multiples. Là, des individus, des groupes/groupuscules délirants, diffusent ou relayent des rumeurs, des informations erronées, mensongères et trafiquées afin d’attiser la peur, tout en désignant des boucs-émissaires. Pour une grande part, ce sont des militants ou des sympathisants d’extrême droite et des suprémacistes blancs qui ont posté ces messages. Ils sont endoctrinés et fanatisés, tant en France qu’aux Etats-Unis. Ordinairement, les mêmes personnes, les mêmes groupes alimentent régulièrement leurs comptes de propos racistes, antisémites, xénophobes, homophobes, en les saupoudrant de théories complotistes. Mais, en temps de Covid, ils s’adaptent et adaptent leurs accusations récurrentes, à des fins stratégiques C’est ainsi qu’ils continuent de diffuser de la propagande, mais cette fois elle est centrée sur l’épidémie et ses conséquences. Plus généralement, l’expression de l’antisémitisme sur le Net ne cesse de croître. Il y a explosion, sur les réseaux sociaux ou sur des sites ouvertement islamistes, des propos négationnistes, complotistes, racistes. Le Net est une jungle, il faut surfer sur Internet pour en juger et pour mesurer l’étendue du désastre. Les réseaux sociaux sont des défouloirs fous. Sur les réseaux sociaux, les trolls (personnes qui postent des messages tendancieux sur les forums internet afin d’alimenter les polémiques) sévissent un peu partout ; les extrémistes ou les islamistes investissent le Net, notamment pour parler d’Israël.

Le sentiment d’hostilité et de haine à l’État d’Israël

Justement, des individus sont animés par un sentiment d’hostilité et de haine à l’État d’Israël exacerbé par la médiatisation d’affrontements au Proche-Orient. Au-delà, ils font d’Israël la cause de tous les maux. C’est ainsi qu’Israël focalise tout un imaginaire conspirationniste. Cette haine dans ses formes radicales a pour objectif la destruction de l’État juif. Dans ses différents travaux, le philosophe Pierre-André Taguieff a démontré que la plupart des accusations stéréotypées contre les Juifs sont projetées sur Israël : haine du genre humain, tendances criminelles, volonté de dominer le monde, propension à conspirer, à mentir et à manipuler l’opinion, racisme (« apartheid ») et impérialisme. Or, il y a un risque lorsque l’on quitte le terrain du débat démocratique et qu’on se laisse attirer, fasciner, voire subjuguer par des discours enflammés. Ajoutons que les islamistes travaillent les banlieues, ils savent désigner l’ennemi ou les ennemis (les Juifs, la France…). Pour eux, les Juifs et, dans une moindre mesure, les chrétiens, ont rejeté le Prophète et l’islam. Dans les prêches ou sur Internet, ils présentent ainsi une vision complotiste d’un islam prétendument menacé par les Américains, les Européens et les Juifs.

Et chez les musulmans ?

La haine des juifs n’est pas propre aux musulmans, mais elle est malheureusement répandue chez les européens de cette confession. 

Par exemple, en Allemagne, selon une étude de chercheurs de l’université de Bielefeld, 8 victimes sur 10 de l’antisémitisme disent avoir été agressées par des musulmans[4]. En Suède, il est plus courant que les expressions de l’antisémitisme sont liées, par exemple, aux conflits au Moyen-Orient et surtout, au conflit israélo-palestinien. Selon une étude publiée par la Fondation pour l’innovation politique, une interprétation plausible de cette affirmation serait que les personnes provenant des pays du Moyen-Orient et musulmans sont à l’origine de la plupart des incidents. De plus, des enquêtes fondées sur des entretiens avec des Juifs suédois et des policiers chargés d’enquêter sur les crimes de haine corroborent généralement cette hypothèse, de même que plusieurs rapports journalistiques[5]. En Grande-Bretagne, l’universitaire Günther Jikeli rapporte que des estimations établies grâce aux statistiques d’un organisme de la communauté juive, le Community Security Trust, font apparaître qu’entre 20 et 30% des auteurs d’actes antisémites sont des musulmans[6], alors que ceux-ci ne constituent que 5% de la population totale du pays. Une autre source souligne de manière encore plus évidente la proportion significative de musulmans parmi les auteurs d’actes antisémites[7]. En France, en s’appuyant sur plusieurs études, Gunther Jikeli, dans une tribune au Monde publiée le 24 avril 2018[8], rappelle que depuis le début du XXIe siècle, les actes antisémites les plus violents, à savoir les meurtres de juifs, ont tous été commis par des musulmans. Jikeli ajoute aussitôt que « ces assassins ne sont certainement pas représentatifs de la majorité des musulmans. Ce sont des individus marginalisés qui finiront enfermés dans une prison ou internés dans un asile. Mais ils ne sont pas non plus tout à fait isolés et font clairement référence à l’islam ou, plutôt, à leur interprétation de l’islam ». En 2015, l’enquête pilotée par Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper et conduite par Ipsos pour le compte de la Fondation du judaïsme français démontre quant à elle que 42% des participants juifs disent avoir personnellement « rencontré des problèmes (comportements agressifs, insultes, agression, etc.) » avec des personnes de confession musulmane. L’étude de Dominique Schnapper, Iannis Roder, Mehdi Ghouirgate, étude publiée conjointement par l’American Jewish Committee et Fondapol[9], révèle une expression de l’antisémitisme, au sein de la population française de culture musulmane, où la proportion de personnes partageant des préjugés hostiles aux Juifs était deux à trois fois plus élevée que la moyenne nationale, tandis que la disponibilité à partager de tels préjugés apparaissait d’autant plus grande que la personne interrogée déclarait un engagement plus grand dans la religion.

Conclusion provisoire

L’antisémitisme est une tumeur maligne qui se perpétue au-delà du possible, de l’imaginable, se transforme. L’antisémitisme se remodèle et innove sans arrêt. Il se nourrit de ses victimes et dans l’absolu, jusqu’à ce qu’il imagine qu’il n’y ait plus de juifs. Ce syndrome puissant, à la fois paranoïaque et délirant mais aussi criminel par nature, se revivifie parce que la haine est sa seule compagne. Pour exister la haine doit puiser où elle peut et s’actualiser. Si l’Union Européenne veut envoyer un signal fort – au-delà d’un communiqué de presse – de soutien aux communautés juives et renforcer l’idée d’un avenir commun en Europe, elle doit impérativement rassurer et protéger les communautés, tout simplement parce que les Juifs ne se sentent plus en sécurité et qu’ils partent. Dans 50 ans ou un siècle, y aura-t-il encore des Juifs dans l’UE ?


[1] https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/12615/34

[2] https://www.theguardian.com/society/2019/oct/15/hate-crimes-double-england-wales

[3] Marc Knobel, Haine et violences antisémites. Une rétrospective 2000-2013, Paris, 2013, Berg International, 350 pages.

[4]  https://uni-bielefeld.de/ikg/daten/JuPe_Bericht_April2017.pdf.

[5] Johannes Due Enstad, Violence antisémite en Europe 2005-2015 (France, Allemagne, Suède, Norvège, Danemark, Russie et Royaume-Uni), Fondapol, 2017, 48 pages.

[6] Voir également les comptes rendus publiés par le CST : https://cst.org.uk/#xd_co_f=Y2U3NjljMmEtYWM0Mi00YzBmLTlhMmYtNGU4YWEyZTViMGI5~.

[7] Gunther Jikeli, « L’antisémitisme en milieux et pays musulmans : débats et travaux autour d’un processus complexe », Revue d’histoire moderne & contemporaine 2015/2-3 (n° 62-2/3), pages 89 à 114.

[8] Gunther Jikeli : « L’antisémitisme parmi les musulmans se manifeste au-delà des islamistes radicaux », Le Monde, 24 avril 2018.

[9] http://www.fondapol.org/etude/france-les-juifs-vus-par-les-musulmans-entre-stereotypes-et-meconnaissances/.


Marc Knobel est historien, il a publié en 2012, l’Internet de la haine (Berg International, 184 pages). Il publie chez Hermann en 2021, Cyberhaine. Propagande, antisémitisme sur Internet.