Parfois, le hasard, variation du néant, met sur votre chemin un petit caillou, qui rentrant dans votre chaussure blessera votre cheville. 

Vous pourriez appeler cela votre complexe d’Achille. 

Sans doute est-il préférable aux épiphanies du trop savant James Joyce. 

Sans cette sensibilité excessive aux petites choses qui vous caractérise parfois, vous ne verriez jamais, dans le normal, paraître l’ombre d’un crime. Et vous en seriez, alors, la victime. 

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Il existe un crime du journalisme. C’est le crime que tout le monde commet. Désormais seule aux commandes de la parole sociale, il est temps que s’en pointe l’hybris.

Réexposons la définition jadis implicite, désormais oubliée du journalisme : le journalisme, avant d’être un métier, est une idéologie. Comme avec tout produit culturel, la rencontre d’un journal est celle de ses présupposés, de ses enjeux, et même de ses actes de foi. En ce qui concerne le journalisme, ceux-ci sont radicaux et inflexibles. 

Comment s’énoncent-ils ? 

Le journalisme a affaire au quotidien, ce qui veut dire qu’il est structuré par son caractère journalier. Le journalier, c’est le contingent, c’est le banal. Dire « journalier » revient à dire que l’existence journalière existe comme telle ; et que c’est elle qui est l’objet du discours du journal. [1]

Cela est discutable : on pourrait par exemple affirmer que l’existence journalière n’existe pas. Qu’elle n’est pas, en tous cas, susceptible de nomination, de verbalisation.[2]

Dire que l’existence journalière existe, c’est dire que l’existence est structurellement banale.[3]

En aucun cas l’idéologie journaliste (c’est un adjectif, donc ce n’est pas un nom) ne ressortit à l’événement, puisque par événement, on désigne justement ce qui échappe au journalier. 

Dans « l’événement journalistique » se vise, au contraire, le rabattement de tout ce qui échappe à l’ordinaire, au journalier, sur l’ordinaire, sur le journalier. En d’autres termes, sur le banal. 

C’est là le tropisme le plus absolu de l’idéologie journaliste – c’est son seul caractère absolu. L’idéologie du banal, telle qu’elle s’exprime dans le journalisme, se rapporte à un mot performatif par excellence, jamais énoncé, mais toujours au travail dans l’ouvrage du journalisme : la normalité. 

Un article de journal ne pointe, ne se déploie, qu’en présence d’une anormalité. Il n’a de cesse, par la suite, de rectifier, dans cette anormalité, l’anomalie – après l’avoir dénoncée.

Si bien que le travail du journalisme est par essence normalisation.

Nous tiendrons que la normalisation est la soustraction d’une singularité à son caractère d’exception. 

Nous conclurons donc que le journalisme est, par essence, le travail de l’anéantissement des singuliers, par leur normalisation. 

Ce travail n’opère pas par d’autres moyens que ceux de la banalisation ; il a partie liée, évidemment, avec la sociologie, mais aussi bien, que sais-je, avec ses ancêtres plus lointains : le cancan, la rumeur publique – et, première désignation du pouvoir du banal, désormais politiquement incorrecte, la bêtise.[4]

Jamais, pour être vraiment journaliste, le crime du journalisme ne peut se vérifier par de grands forfaits ; au contraire, il ne se signale que par de petites perfidies. Aussi est-il extrêmement difficile d’en faire le tour, parce qu’on négligera toujours de relever les petites perfidies quand elles s’énoncent ; qu’ensuite, leur écheveau produise une persécution plus impitoyable du singulier que tout autre fanatisme, il sera trop tard. Négligeant de réagir à la petite perfidie à l’endroit de son énonciation, on se retrouvera, pieds et poings liés face au mur de la caverne, otage et condamné à mort par l’hybris journaliste, qui a le nom, aujourd’hui, de la société elle-même. 

Nous voulons, ici, opérer l’expérience, parfaitement oiseuse en fait (fait-on l’expérience d’une poussière ?), mais possible en droit, de relever un moment de petite perfidie. 

Par définition, cette expérience n’ira pas loin, car le terrain de l’énonciation journaliste est toujours faible, banal, infinitésimal.

Devant le robinet qui goutte, on peine à voir la grande rivière qui s’ensuit, voire, qui sait, la mer toute entière – une mer de haine ; celle dans laquelle nous nous noyons. 

L’exemple que nous choisirons est soigneusement sélectionné : il concerne les jeunes juifs orthodoxes de Bné Braq, étudiés par un article de M. Louis Imbert, correspondant du Monde, publié le vendredi 20 novembre. Il serait utile, pour entendre nos mots, de se reporter à la prose du Monde. Utile, mais non obligatoire : on ne saurait rendre le néant obligatoire. 

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Dans un long article assorti de photos en couleurs de beaux et jeunes hommes israéliens (à la façon dont le Monde 2 siphonne, en somme, l’esthétique des magazines de mode pour les faire travailler à sa rencontre avec l’idéologie du fact-checking, culminant donc en esthétisation), M. Louis Imbert a écrit une enquête assez longue sur les jeunes juifs dits ultra-orthodoxes de Jérusalem et de Bné Braq en rupture de religion ou, comme on dit là-bas, de frumkeit.

Juste assez empathique tout en gardant les distances désormais civiques, tout juste assez général (les chercheurs –évidemment en sociologie – y sont convoqués) en même temps qu’assez descriptif (les personnages des petits défroqués, avec leurs prénoms et l’évocation de leur famille), bref, plein de sollicitude et de finesse critique, cet article qui ne dit rien (qui dit seulement que M. X et M. Y ont tous deux, sous la pression du Covid, quitté la tradition juive à des degrés divers ; pour l’un, il s’agit de ne plus étudier que dans une Yeshiva dans laquelle on le réveille en musique, pour l’autre, c’est d’aller le jour de Kippour au bord du lac de Tibériade en fumant des joints mais en ne couchant pas avec des filles, pour le troisième, c’est de réparer des mobylettes) ne dit qu’une chose : il se peut que l’épisode du Covid ait permis d’entamer la normalisation de la population anormale des juifs ultra-orthodoxes. Dit-il quelque chose de ce qu’est, singulièrement, ce qu’il nomme un juif ultra-orthodoxe ? Non, bien sûr, car il s’agit d’une figure de l’anormalité ; on ne nomme l’anormalité que pour la résoudre, non pour lui donner une substance.[5]

 Il suffit, donc, car tout est dit, et le salaire du journaliste est payé, puisqu’il a servi son maître – son idéologie. Cet article nous servira, à titre de poussière exemplaire, d’exemple de l’ignominie structurale du journalisme

On pourrait dire que cette ignominie est partagée par la littérature, dans la mesure où elle se veut et s’assume désormais (généralement, par normalisation de soi-même dont le livre publié est l’opération) comme un synonyme du journalisme ; peu importe. C’est son affaire, et tant pis pour ceux qui, par-là même, auront tué la langue (dans la mesure où la littérature aura été son bastion). 

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Cette ignominie se reflète singulièrement dans les réactions des lecteurs. Il y avait, dans la possibilité de publier les réactions de lecteurs, favorisée par la numérisation des journaux (c’est-à-dire par le triomphe de leur idéologie, qui atteignait là les voies d’une extension maximale du journalier), une nécessité elle aussi de structure[6] : puisque l’idéologie journaliste fait équivaloir l’émetteur et le destinataire dans l’identité partagée par tous les gens normaux, il était nécessaire que la « parole » du normal supérieur qu’est le journaliste (celui dont c’est le métier de parler au nom du Normal) rejoignît celle du normal inférieur qu’est son lecteur. Le journaliste, homme normal (en l’occurrence, patelin comme un bordelais, eût dit jadis tel Mauriac), parle aux lecteurs, hommes normaux (en l’occurrence, bons français, eût dit jadis tel Rimbaud), d’hommes anormaux. Tel est le mouvement produit par toute parole journalistique. En l’espèce, l’homme anormal (le juif ultra-orthodoxe dans cet article particulier), dès l’instant où il est devenu un sujet pour l’homme normal (la conjonction du journaliste et de son lecteur) va donc être soumis à un travail, comme on parle d’une femme en travail ou du travail des castors, qui des seconds servira à faire barrage à l’anormalité du personnage, pour tirer de la première l’accouchement d’un homme régénéré, soit,normal – normal, dans les critères qui unissent le journaliste, tout juste assez hautain, et son lecteur, tout juste assez ressentimenteux. 

« Qu’ultra-orthodoxe », par exemple, soit une foutaise inventée par des sociologues d’abord, des journalistes ensuite, ne dit pas moins qu’à force de le répéter, de colonne en colonne et dans toutes les langues, le concept de l’irréfutable reportage finit par s’imposer, et l’ultra-orthodoxe, figure de l’homme anormal, existe. Devenu ultra-orthodoxe, le juif de la Torah est, si l’on peut dire, un anormal en voie de normalisation.

A titre de provocation, considérons le cas de Donald Trump : il en va exactement de même avec lui : son anormalité est dénoncée, et la pression de la normalité journalistique s’exerce pour réduire son anormalité à néant.

Seulement, les deux cas que nous citons (et que certains s’empresseront de juger finalement cousins) sont en vérité deux cas radicalement contraires ; le juif ultra-orthodoxe est un sujet extérieur à la scène du journalisme, car toute sa substance (qu’il l’assume ou non est un autre problème) est d’échapper au normal, au sens où l’idéologie journaliste s’en empare. Au contraire, Trump, qui lui est une chose de la télévision, n’a gagné tout ce qu’il a gagné (et c’est énorme) que par sa haine du journalisme, soit par un retournement à la Brutus contre César – tout son être étant fait de journalisme – comme on eût dit de césarisme. Si bien que Trump et l’ultra-orthodoxe sont le contraire l’un de l’autre (ce à quoi le journaliste et son lecteur bien évidemment ne voient que du feu, puisqu’ils les conjoindront dans une commune détestation vérifiée par quelques rumeurs d’appariement). 

Il n’est que de parcourir les réactions des lecteurs, donc, (que nous nommerons, soucieux de préserver leur anonymat numérique, voixdelamajorité, jehaislesreligieuxdetoutpoil et jdénoncelessectes) pour voir se déchaîner à l’égard des désignés juifs ultra-orthodoxes qui sont, en vérité, les juifs de l’étude, une haine proprement terrifiante– haine partagée, on le voit bien, par ceux qui, juifs et non juifs, les ignorent autant qu’ils en sont affectés comme d’une lèpre ou d’un test positif au Covid-19. Haine, par exemple, de cette « secte », qui justement s’adonne « à couper les cheveux en quatre pour des détails », et qui pour cela est montrée comme hautement dangereuse – autant, si ce n’est plus, que ceux qui font exploser des corps et des métaux.

Cette haine radicale, il nous reste à la mettre en relation, à titre de conclusion de notre expérience, avec la proposition par laquelle l’étude juive s’assume elle-même. Il nous suffira de constater la différence pour conclure sur ce qu’opère en vérité l’idéologie journaliste. 

L’étude juive est le forçage d’un corps collectif témoin, ou cobaye, dit peuple juif, à l’intelligence. A nouveau, peu importe que l’étude juive parvienne ou non à ses fins. Car elle a des fins explicites, qui s’expriment ainsi pour ceux qui la pratiquent. 

A titre de poussière, l’article de M. Louis Imbert tient que l’étude juive (laquelle, à le lire, est sur place en train de « s’effriter », si bien que le travail du normal accompli par le journaliste peut et doit s’y exercer) est une anormalité. 

Nous tiendrons donc que cette intelligence, qui est toute la substance de l’étude juive, est le vrai objet de cette haine, conjuguée par le journaliste patelin au pluriel – celui qu’assument ses lecteurs enragés. Et pour cause : l’homme normal n’a de cesse de boucher l’abîme creusé en lui par l’intelligence (qu’elle soit talmudique ou nietzschéenne, chostakovienne ou mandelstamoise, peu importe pour lui, et le journal n’aura eu de cesse de rabattre chacun de ces sujets d’une intelligence anormale sur le normal, que ce soit pour l’adorer, comme Proust, pour le craindre, comme Nietzsche, pour le révoquer, comme Malaparte) ; seulement, avec tous ces morts, on finit par y arriver – le génie, intelligence excessive, se rabote et se normalise. Il n’est que de constater par exemple ce qu’une cure de journalisme planétaire a fini par faire à l’intelligence proustienne.

Mais le Talmud échappe au rabotage. Il est trop long, trop massif, trop collectif. Trop de mots, trop d’araméen, et surtout trop de détailsQue des détails. Rien qui offre une prise au journalisme. On pourrait dire que Dieu a inventé le Talmud parce qu’il avait vu que l’histoire humaine se terminerait par le journalisme, c’est-à-dire par l’homme normal.

Ce bastion du Talmud, dérisoire et fragile, tantôt bouleversant tantôt accablant, est une poche où persiste l’irréductibilité d’une résistance à l’homme normal ; autrement dit, où l’homme, qui n’est homme qu’à condition d’échapper au totalitarisme ultime, celui de l’homme normal, reste une infime possibilité. 

C’est celle qu’il faut, coûte que coûte, quand vous étreint la folle passion du normal, détruire jusqu’à la racine. 

Ainsi parlait le courrier des lecteurs du Monde. Un vrai moment de civilisation. 

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Voilà ce que, par complexe d’Achille, j’ai vu s’ouvrir et se refermer à la lecture du Monde dans mon esprit. 

Déshabiller le petit juif de l’étude est le crime normal ; non un crime contre l’humanité, mais contre la singularité, c’est-à-dire contre la possibilité de l’homme. Même les Nazis qui les ont brûlés ne les ont pas fait rentrer dans le rang, les petits juifs de l’étude. En les sélectionnant, au contraire, ils rappelaient malgré eux que les Juifs n’étaient pas normaux. Le crime de la normalisation est le crime que tout le monde, désormais, commet.


[1]De là le sentiment qu’ont tous ceux qui savent vivement quelque chose, de son aplatissement systématique dans le journal ; ce sentiment immanquable (du même coup, on plaint ceux qui ne connaissent que le journal) est celui d’un aplatissement nécessaire. Le journalisme commence à l’aplatissement. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de génie journaliste. Malaparte et Joseph Roth étaient géniaux quoiqu’ils fussent journalistes – jamais parce qu’ils l’étaient. 

[2] C’est le cas, par exemple, des récits bibliques. Strictement rien n’est dit de l’existence journalière de Moïse, d’Abraham, etc. Tout le contraire de Marguerite Duras, ou d’Emmanuel Carrère. 

[3] La littérature française contemporaine a fait de cet énoncé son acte de foi essentiel, qu’elle défend avec le zèle des Cathares et des Inquisiteurs.

[4] Songez-y : la bêtise est en somme le service et le triomphe du banal ; quant à la littérature contemporaine, voir les notes précédentes. 

[5] On méditera là sur l’extraordinaire statut d’exception qui protège la prose journalistique. Dans toutes les productions imprimées, une plus-value intellectuelle est exigée, sauf dans le journalisme. Pas un instant on ne reprochera à un article sa banalité, sa pauvreté – au contraire, on l’accueillera avec reconnaissance.  Encore une fois, quand le journalisme s’inocule au reste de la production écrite, tout change.

[6] Si bien qu’il serait déraisonnable, quand on aime les journaux, de protester contre les rugissements qu’ils nourrissent dans leurs arrière-cours. 

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