C’est l’histoire d’une finale mythique. Un match qui restera longtemps dans les annales du tennis. Il y a précisément vingt ans, la juvénile Martina Hingis affrontait l’idole allemande Steffi Graf sur la terre battue de Roland Garros. Au-delà des qualités sportives des deux joueuses, la confrontation s’avère légendaire. Après une nette domination dans le premier set voyant la suissesse emporter la première manche 6-4, Hingis commence à perdre pied. Nerveuse, elle concède un second set accroché (5-7) avant de s’effondrer en ultime ressort (2-6 au dernier set). A la défaite sportive, il faut ajouter l’hostilité d’un public parisien souhaitant ardemment la défaite de la nymphette surdouée âgée de 18 ans seulement. Souvent, la précocité agace… Concrètement, cela produit un cortège d’invectives, de moqueries et de huées difficiles à encaisser. Ainsi humiliée par le public de la porte d’Auteuil, Hingis traversera mille tourments avant de se résoudre à accepter le principe d’une défaite cruelle mais riche en enseignements. C’est cet affrontement épique, tout à la fois «drame» en sommeil et «affrontement suprême» qu’Arnaud Jamin, journaliste et programmateur de L’œil du Tigre, sur France Inter, a choisi de coucher sur le papier. En résulte un premier roman agile, Le Caprice Hingis, petit bijou d’une petite centaine de pages, doux comme un amorti de la suissesse. Un livre qui ravira les amateurs de petite balle jaune et plus généralement ces lecteurs, de plus en plus nombreux, convaincus que le sport représente un champ littéraire à la profondeur inégalée. Car Jamin, lorsqu’il écrit, emprunte autant au jargon tennistique qu’aux ressorts littéraires traditionnels. C’est dans une langue admirable qu’il pose les termes de son intrigue : «Rouge orangé de la terre battue, vert publicitaire et règlementaire, ombres noirs des spectateurs. Flou des drapeaux et des chapeaux. On est dans un tableau saturé de couleurs à la Bonnard. L’année 1999 est toujours proche mais elle est parée de l’or du passé.» Clausewitz, Rimbaud, Clausewitz à nouveau : le récit est émaillé de citations qui donnent un relief supra-sportif à la partie qui se (re)joue sous nos yeux. L’auteur explique : «Le sport n’est pas uniquement du sport, il est diffracté par l’Histoire et par l’Art. Le grand public commence à s’en apercevoir. C’est une bonne chose. (…) Quand vous écrivez un livre, que vous vous mettez dans la situation physique d’écrire, votre bibliothèque entière vibre. Je me suis donc aussi plu à imaginer Kafka dans un coin des tribunes, prenant des notes, et quand je relis ce passage du poème libre Génie dans les Illuminations de Rimbaud «Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.» ne s’applique-t-il pas parfaitement à Martina Hingis ?» Certainement ! Reste qu’Hingis ne gagnera jamais en terres parisiennes. En simple, Roland Garros est même le seul tournoi du Grand Chelem qui manque à son hallucinant palmarès. Plus qu’un drame, une malédiction. Et une réhabilitation bienvenue !

 


Le Caprice Hingis, d’Arnaud Jamin. Éditions Salto. 104 pages. 10 euros.