«Je repense à ces moments heureux de mon adolescence, quand le Tour s’étirait comme pâte à sucre d’orge dans la torpeur de juillet. Le soleil figeait la terre entière, les hommes et jusqu’aux insectes. Seuls remuaient encore ces diables de coureurs qui poursuivaient leur quête du Graal en écrasant les pédales. A la fin, comme dans les westerns où la cavalerie débarque et tue tous les Indiens, c’était toujours Merckx qui gagnait. “Tout Eddy”, écrivait Antoine Blondin…». Lorsque petite reine et Grande Boucle joignent leur force le temps de l’été, l’horloge semble s’arrêter. C’est comme changer d’heure. Changer de braquet pour entrer dans une autre dimension. On s’émancipe du diktat de la trotteuse. Dans la torpeur estivale, les heures s’égrènent doucement tandis que le mercure monte. Un mois durant, c’est au rythme des échappées et des chutes, des bordures et des sprints que le pays va vibrer. Comme un chaleureux répit au bénéfice de la sieste et des corps alanguis… C’est la France insouciante de juillet qui rêve au son des roues libres et de la caravane publicitaire, des exploits d’Anquetil et de la malchance de Poulidor. C’est Voekler, Bobet, Coppi, Bartali, leurs efforts héroïques et leur légende : une véritable épopée. Depuis son apparition dans le Tour de France – le 19 juillet 1919, sur les épaules d’Eugène Christophe –, le Maillot jaune fascine. On le convoite avec ardeur. Il suffit de voir l’immense bonheur du coureur français de l’équipe Deceuninck – Quick Step, Julien Alaphilippe, au moment de le ravir lundi, à Épernay. «C’est grandiose ! Cette victoire est vraiment différente de toutes les autres. Même si je ne garde pas longtemps ce maillot, c’est un moment que je ne vais jamais oublier.»Voilà une histoire qui dure depuis cent ans racontée avec nostalgie par Éric Fottorino dans Mes Maillots Jaunes. Sensible voire un brin mélancolique, le directeur de Zadig et du 1 y convoque à la fois ses souvenirs personnels et l’imagerie populaire pour un résultat émouvant. Du bel ouvrage, dans la lignée des tentatives de réinvention du grand récit français qu’affectionne «Fotto». Avec une dimension supplémentaire puisqu’on découvre ici ce dernier sprinter et grimpeur, fou de vélo et même champion contrarié. Son vrai rêve, il l’écrit noir sur blanc, était de disputer le Tour de France et de ravir la mythique tunique dorée. Destin contrarié… «Fotto» a pris des chemins de traverse. Il est devenu le grand journaliste, écrivain et patron de presse que l’on sait. Malgré la reconnaissance, notre homme ne se remet pourtant pas tout à fait d’avoir dû abandonner ses rêves d’enfant. «Restons sur cette année 1983, lâche-t-il au détour d’un chapitre. Si je soutenais Fignon, sa victoire annoncée me renvoyait de moi une image en demi-teinte. Il me semblait que, tout diplômé de Sciences-Po que j’étais, j’avais raté ma vie. Que, à bientôt vingt-trois ans, un coureur de mon âge faisait des étincelles du côté de Morzine et qu’il allait bientôt débouler sur les Champs-Élysées illuminé de jaune, alors que mon téléphone ne sonnerait jamais pour me presser de courir le Tour. La roue tournait, pas dans le sens de mes rêves. Que n’aurais-je donné pour porter, même une journée, ce graal aux allures de flammes, cette tache de lumière qui expédiait ses porteurs dans le gotha du sport…».

Éric Fottorino s’est ainsi consolé dans l’écriture. Avec Mes Maillots Jaunes, il livre un récit qui se lit comme on dévale une montagne après une ascension complexe. A tombeau ouvert ! On découvrira avec gourmandise sa sélection de champions forcément subjective : la domination de Merckx, le martyre d’Ocana perdant son Maillot jaune sous l’orage du col de Menté, l’avènement de Thévenet puis du «blaireau» Hinault sans oublier son émouvant compagnonnage à distance avec Laurent Fignon, presque jumeau de l’auteur. «Fotto» livre ici plus qu’un livre de sport. Il raconte un fragment d’Histoire contemporaine, retrace l’itinéraire d’une compétition diffusée dans le monde entier et brillant pourtant par son aimable localisme. Le livre replonge ainsi dans les duels du passé en même temps qu’il dévoile une France plus douce, plus unie, capable de se passionner pour le duel Anquetil-Poulidor, ce mano-à-mano qui se jouait alors sur les routes départementales et s’étendait, avec force détails, dans les pages en grand format de l’Équipe. Une épopée largement sublimée par la plume gouailleuse de Blondin. Or, l’excessif et talentueux Blondin n’est plus. La France s’est transformée, normalisée. Le Tour a évolué. Pour le meilleur et certainement pour le pire, Indurain, Amstrong puis Froome l’ont abimé. Dé-romantisé. C’est aujourd’hui par écrans interposés que l’on suit les performances millimétrées de cyclistes aérodynamisés. Il faut chercher la poésie ailleurs… Finissons, quant à nous, sur une intuition. Si l’ami Fottorino aime à ce point les maillots jaunes, c’est qu’ils le ramènent probablement vers les rivages de l’enfance. Or, depuis L’homme qui m’aimait tout bas et jusqu’à Dix-sept ans, on sait à quel point l’auteur aime convoquer, comme pour mieux la cerner, son histoire familiale. De livre en livre, il raconte sa mère, ses pères, leurs blessures et leurs fêlures… Il se pourrait ainsi que le Tour de France, avec sa frénésie de couleurs, son suspense haletant et ses champions attachants ait constitué une certaine forme d’évasion pour le jeune narrateur. De ses refuges rassurants, permanents, qui ne nous accompagnent toute la vie. Lire Fottorino, c’est rouvrir la boîte aux souvenirs !


«Mes Maillots jaunes», par Eric Fottorino. Éditions Stock, 203 pages, 19 euros.

 

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