Les idées les plus brillantes sont souvent celles qui semblent, a posteriori, tomber sous le sens… Quelques semaines après son lancement, Zadig, publication hybride à mi-chemin entre la revue et le magazine, caracole ainsi en tête des ventes. A en croire les chiffres révèles par le JDD, en deux mois à peine, plus de cinquante-trois mille exemplaires de la revue imaginée par l’ancien directeur du Monde, l’inspiré Éric Fottorino, ont été écoulés. Le succès est tel que Zadig a récemment connu les joies de la réimpression. A l’heure de l’info en continu et des alertes push qui font irruption, à toute heure du jour et de la nuit, sur l’écran bleu de nos smartphones, cette nouvelle aventure éditoriale prend le parti de revenir à l’essentiel. A l’instar de Gilles Finchelstein, Zadig prône ainsi «l’urgence de ralentir». Le pari de la revue est simple : il faut en finir avec la brièveté. Renouer avec le temps long. Redonner au lecteur le goût de la presse papier, des entretiens qui font réfléchir et des reportages qui s’étendent patiemment. L’époque peut bien accélérer, regarder ailleurs, s’emballer… Qu’importe : Zadig freine pour mieux déployer son regard et ses analyses. «Pendant la dernière présidentielle, on a eu l’impression que la France était devenue illisible, raconte Fottorino dans les colonnes de Paris Match. L’élection d’Emmanuel Macron était inattendue et sa start-up nation ne parlait à personne. Notre pays manquait alors de récits. On a de plus en plus d’intelligence artificielle, mais de moins en moins d’intelligence humaine et les supports papier sont un lien humain.»

 

Raconter la France à l’heure des Gilets Jaunes

Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’obstine à lancer des journaux alors que le numérique promet de tout emporter, la réponse d’Éric Fottorino fuse : «Avec Zadig et après l’hebdo Le 1, je veux ouvrir de nouvelles fenêtres sur notre pays. Lire, pas consommer. Je crois au temps long. Et vous ?» Eh bien nous aussi ! Et l’on confessera donc, sans suspense aucun, l’immense plaisir qui fut le nôtre en découvrant Leïla Slimani, Régis Jauffret, Maylis de Kerrangal et Marie Darrieussecq raconter leur France avec gourmandise, tendresse et cruauté. Au fil des pages, le tour de France prend peu à peu des airs de tour de force… Par les mots, Zadig nous reconnecte avec le réel. Il permet à toutes ces voix dissonantes et divergentes, présentes aux quatre coins de l’hexagone, de s’exprimer. Le principe est finalement le même que pour America. On y débusque partout, y compris dans les recoins, les milles traces d’un esprit national. Là, c’est d’Amérique et de grands espaces dont il s’agit. Ici, de ce je-ne-sais-quoi infiniment français. Zadig crée une brèche. Il ouvre les yeux plutôt qu’il ne réduit le champ de vision. Mieux : il établit les conditions d’existence d’un grand récit diablement efficace et surtout moins dogmatique qu’un JT de Jean-Pierre Pernaut ! Pour autant, l’ami Fottorino ne verse pas dans l’optimisme béat. Si son mook bouillonne bien des richesses tricolores, il ne passe pas sous silence ses drames et ses petites médiocrités. On conseillera à ce titre la lecture du passionnant entretien avec l’historienne et philosophe Mona Ozouf. Interrogée sur la Révolution, et venant à évoquer les «Gilets jaunes» et ce qui pourrait les rapprocher des sans-culottes, la femme de lettres a cette formule imparable : «La formidable dissemblance de notre temps avec 1789, c’est l’espérance. Les “Gilets Jaunes”, c’est une révolte sans rêves. Une révolte sans récit de l’avenir. Son horizon, c’est l’immédiateté. C’est “Macron, démission !”. Le dégagisme pur. Tout de suite. La grandeur de 1789, c’est l’imagination d’une société neuve, même si elle était chimérique et destinée à décevoir. Ceux qui entraient en révolution avaient la tête pleine de grandes images utopiques.» Entre souvenirs de sa Bretagne natale, éveil à la géographie et considérations plus politiques, l’interview s’étend sur vingt pages qui mériteraient, à elles seules, que l’on achète la revue.

 

La carte et le territoire

Au fil des 196 pages garanties sans pub aucune, on suit les marins du Guilvinec, les tribulations de deux familles dont les quatre parents sont gays, l’écriture d’un angoissant rapport sur les migrants s’évaporant dans la nature ou encore la fabrication d’une chanson du rappeur Orelsan sur la ville de Caen. Mention spécial au reportage signé Arthur Frayer-Laleix, «Jours trop tranquilles à Vierzon», racontant la désertion cruelle des villes moyennes. On plonge là dans les derniers jours avant fermeture de bouchers, fleuristes et opticiens en fin de carrière mais sans repreneur. En prenant leur retraite, ces commerçants à la mode d’hier engloutissent la mort dans l’âme le souvenir d’une France plus douce, plus privilégiée et certainement moins hostile… A l’image de son héros voltairien éponyme, la revue Zadig n’élude pas le malaise français et ses mésaventures. La rédaction consacre ainsi un dossier central au thème « Réparer la France », introduit par le sociologue Pierre Rosanvallon et comprenant, entre autres, une analyse démographique d’Hervé Le Bras. Celle-ci permet de mettre en lumière la coïncidence entre une «large bande de territoire dépeuplée», s’étirant des Ardennes aux Pyrénées, et la répartition des premières manifestations du mouvement des Gilets jaunes. Avec justesse, Fottorino et son équipe viennent raconter une réalité que l’on ne fait d’ordinaire que frôler, qu’effleurer : le quotidien dans la «diagonale du vide» à l’heure des coupes budgétaires. Où lorsqu’un territoire se transforme doucement mais surement en désert médical, en no man’s land où les gares, les postes et les tribunaux ferment les uns après les autres tandis que les périphéries toutes houellebecquiennes des grandes villes ne cessent de grossir… «Un journal se doit de respirer le même air que ceux dont il parle. Zadig, écrit son directeur dans son premier édito, aura à cœur de dire le terrain, tous les terrains. D’écrire à plusieurs mains le roman vrai de la France. En toute indépendance». On a déjà hâte de lire le second numéro !