Dans l’extraordinaire difficulté qui est la nôtre, il y a de quoi se réjouir. Nous le savions depuis notre enfance, nous le devinions comme une évidence que, toute lumineuse fût-elle, nous ne partagions avec personne, sinon par moments, par des coups de boutoir où des affirmations trop massives nous faisaient maladroits et bourrus ; mais nous nous retrouvions, de part et d’autre de nous-mêmes, comme s’ouvrent en grinçant les portes, dans ce fortin qui mesure son siège ; et nous savions que nous étions presque seuls. Dans ces deux mots, presque et seuls, gît un secret qui n’est pas encore la formule d’un bonheur, mais déjà le signe d’une bonne étoile.
Presque seuls ; autant parce que la possibilité de la solitude nous est déniée, ainsi qu’il a été démontré un peu plus tôt, que parce que, dans la masse, un accroc néanmoins se devine.
Alentour, les grands ronflements de la trompe qui, inlassable, étage et déverse ses gargarismes ; elle, faite d’une multitude de bruits, n’en devient pas moins, toujours davantage, un seul monstre unique, où se figent toutes les voix de la vulgarité, toutes les compromissions de l’ambition, toutes les béances du médiocre — formules politiques consacrées ; bêtise conquise sur un concours gagné ; statut volé drapé en dogmatisme faux ; écriture d’un désastre perpétuellement obscur… Ce sont là les figures individuelles que la trompe nous permet de  contempler dans sa galerie. Un lèche-vitrines où contempler, avec admiration si possible, des sujets en écrin. Autant dire qu’on préfère encore, et résolument, l’anonymat perdu des foules à leurs étoiles frelatées.
L’un de la trompe, sans nul doute le plus hideux, mais pas seulement ; le plus creux et le plus redoutable, aussi, où s’accomplit impitoyablement l’ultime totalitarisme : la communication. A lire dans tous les sens. Journalisme, mais aussi politique, et surtout opinion, opinion de politique, opinion de sociologue, ou même opinion de philosophe : tout cela, c’est notre Tout, notre tout exhaustif où il faut être pris, comme une mouette à la marée noire, sous peine d’ignominieuse tricherie.
A propos d’opinion  de « philosophe » : mais non, ce n’est pas une affaire de gauchisme et de révolution ; mais non, ce n’est pas une affaire de nation ; mais non, ce n’est même pas une affaire de religion. Le bête de l’Apocalypse n’est pas ce qu’on croit ; quand le petit peuple philosophant prophétise, il ne faut pas trembler  : il travaille sur maquette ; bigatures, qu’on dit, chez Weta Workshop.
…Quand pourtant n’importe quel corps, n’importe lequel, pourrait être le lieu d’un geste ! D’un geste exact, clair et distinct là où les êtres parlants parlent  : ici, au coeur d’un dire, dans son élaboration même. Ici, à une heure fragile, entre chien et loup, où, à la pointe de leur corps et de leur situation, ils respirent, ils aspirent l’air, et dans l’angoisse de l’apnée, jettent sur le papier un mot de trop, dont irrémédiablement leur oeuvre portera témoignage, comme il arrive que, malgré soi, on laisse échapper au dehors un signe de vie. Où Platon est surpris dans l’étrange combinaison d’une duperie, qui n’est pas si pieuse ; où Marx produit, sécrète dans une formule d’un jour la structure d’un mensonge à répéter à l’infini ; où Nietzsche, d’un italianisme à la généalogie malaisée, laisse échapper le signe d’une foi nouvelle qui pourrait bien expliquer, en même temps que produire, une filiation, ou affiliation, terrifiantes…
Je crois que ces huit visites sont faites à la même heure — la nôtre. En cette heure, nous parlons tous bruyamment en nous chevauchant les uns et les autres de notre jactance, nous ne parvenons néanmoins à tenir que parce que nous parlons de la même chose — dans cette illusion temporelle qu’est l’Histoire. Mais tenir n’est pas vivre ; pas même survivre. Nous qui allons offrir à l’idole, dont la puissante aspiration, machinale néanmoins, a toutes les apparences de la vie, notre pesant de chair, nous n’avons vécu qu’ici, qu’en ce lieu dont quelques histoires se content ; dans une idée qui s’est fixée sur un détail ; dans une touche où le peintre surpris a fait un pas de plus en lui-même, et qu’il regarde avec étonnement ; dans  une  image où le poète qu’on confond à ses mots se découvre lui-même invinciblement étranger ; dans une mauvaise pensée que le plus rigoureux des philosophes laisse venir, où un peu de la fibre de son corps, réunie à celle, chimérique mais vraie, de son esprit, se visitent à vif.
Car c’est là, et c’est fort beau et émouvant, et bienfaisant, surtout, que les discours multiples et que les gestes divers (car, si c’est bien d’un fragment de lecture qu’il s’agit, où un peu d’unique se rencontre, nul geste n’a d’homologue, et le matérialisme discursif, c’est son autre fondement éthique, ne virera jamais à une mécanique) se font non pas discours, mais musique de la méthode. Musique, car elle en traverse toutes les visites d’une même basse ; c’est, à l’instar des Variations Goldberg où seule la basse perdure d’un morceau à l’autre, tandis que les mélodies au-dessus vont librement leur route, un ostinato sur, disons le langage, disons la langue, disons la parole — je les confonds toujours ! Où il se dit, comme cette merveilleuse basse descendante en quatre périodes, « Sur ces terres d’Europe a travaillé la mort ; Elle s’est toujours prédite du masque d’un Dire ; Le Tout s’est découpé d’une Europe en délire ; Il n’est plus que de vivre et d’y élire un corps. »
Allez — on sait parfaitement, quand on est honnête (ce n’est pas si fréquent) que le détail, que le détail de l’Histoire est son unique réalité ; que tout le reste est une énorme fiction, une abominable trompe, un tuyau qui conduit de la mort à la mort, aussi absurde que, disons, un homme transformé en un dodécaèdre, et révèlerait ses coutures à des fils qui pendraient, béants, autour de lui. Tout le reste, le fantôme d’ego dont parle Nietzsche, convoqué aujourd’hui à hurler en cadence, dans le fracas assourdissant de la trompe, son cri d’extase et d’agonie.
D’autres, avant Milner, ont expérimenté cette visite, oui, cette visite faite à la vie — comme, dans 1984, on s’échappe à la campagne, loin du grand frère qui, pour tout un chacun, est aujourd’hui lui-même. En tous cas, l’échappement, loin de la trompe, de son aspirateur et de son déversoir, se voit nommé déchet.
Les serviteurs de la trompe, qui ne jugent qu’au bruit qu’on  fait, en nommeront d’un seul coup le visiteur et la visite : cette petite chose, de combien de divisions, de combien de hurlements peut-elle se targuer ?

La puissance du détail

Jean-Claude Milner

Grasset

29 octobre 2014

288 p.