Le rappeur iranien underground Sasy Mankan aurait été arrêté le 28 mars. Lors de l’élection présidentielle de juin 2009 truquée par la mollahrchie, il avait soutenu contre Ahmadinejad le candidat Mehdi Kharroubi : on vit ce leader politique de l’opposition, 70 ans, avec sa barbe blanche et son turban de descendant du Prophète, membre du clergé, un des fondateurs et des premiers dirigeants de la République islamique, ex-conseiller de l’imam Khomeiny — mais qui osa prendre parti en public et avec fermeté contre les déclarations antisémites et négationnistes d’Ahmadinejad sur la Shoah —, venir assister à un concert de rap “décadent occidental” de Sasy Mankan, 23 ans. Lequel composa immédiatement un tube pour appeler à voter pour ce fan exceptionnel, inattendu et respecté.

On voit par là que ceux qui sont au cœur du plus grand danger, comme les rappeurs iraniens underground, savent trop ce que c’est que le meurtre, le vrai, le réel, pour jouer avec la connerie anti-freudienne d’un prétendu “meurtre du père” entre générations, ce faux concept jeuniste commun aux deux fascismes, le rouge et le brun — alors que le vrai concept freudien concerne une petite affaire individuelle, familiale et d’inconscient, c’est-à-dire exactement le contraire ; comme s’est évertué à l’expliquer aux cons celui qu’on veut tuer, le petit père éternel intuable Sigmund.

Sasan Yafte, né en novembre 1985, a pris comme nom de scène “Sasy mannequin”. Personne n’est plus connu que lui en Iran : il est “l’idole des jeunes” comme disait Johnny Hallyday. Dans sa popularité, il dépasse la frontière des âges par son humour, son énergie, son abattage, sa vitalité. Par sa maîtrise du style occidental le plus récent tout en y fusionnant des allusions aux rythmes et aux sons de la tradition. Une double imprégnation dans laquelle il évolue avec une aisance réjouissante.  Il est bien entouré : ses clips vidéos pourtant réalisés sous la menace, dans le danger, le clandestin, l’urgence, sont largement du niveau de ce qui se fait partout en Occident. Parfois au top : par exemple dans celui où l’on retrouve la patte de l’immense Jean-Christophe Averty, un véritable hommage.

Sasy Mankan
Sasy Mankan

Cela n’étonne pas de la part de l’étonnante “nouvelle vague” des cinéastes iraniens. Sasyn Mankan joue de quelques marqueurs du luxe ostentatoire : lunettes noires trop mortelles, découpe de cheveux en oreilles de chiens tels les Inc’oyables de notre Directoire, barbe soignée à l’hirsute, bracelet Chanel, etc. Mais sur un mode débordant, excessif : parodique par rapport à ce même registre chez les rappeurs blacks américains. Sans l’arrogance fermée, heavy et froide de leur nouveau conformisme. Chez l’Iranien, ces signes décalés, changés en armes dérisoires de la dérision, de la provocation, poussent à un éclat de rire qui desserre (un peu) l’enfermement dans la souffrance, l’angoisse, le sang, le martyre. Pas très shiite tout ça… ! Et tant mieux. Mais ce n’est pas seulement “khaffan” (délire, fou, ouf), c’est aussi l’autre Iran, ou plutôt l’autre Perse : celle qui ne cessa jamais de se réclamer de Hâfez et de Saadi, ces poètes d’il y a sept et huit siècles qui sont devenus aujourd’hui l’objet d’un véritable culte comme alternatives à la dictature de “l’ordre moral” fasciste. On retrouve ici leur esprit de liberté qui serait revisité et relancé par un Elvis, un Rolling Stone, avec son rap habile, nerveux, solide, malin, instinctif et pensé, simple et frappé. Goethe était fou d’admiration pour ces poètes persans dont les mausolées servent aujourd’hui de lieux de rassemblements et de manifestations aux jeunes et aux opposants, il leur voua son recueil intitulé Divan oriental-occidental. Aujourd’hui le groupe de rock iranien O-Hum a décidé que les textes de ses morceaux ne seraient composés que de citations de Hâfez : comme si Tokio Hotel ne chantait que du Hölderlin… ! Sasy Mankan évolue bien dans le camp de la liberté de créer, de se faire plaisir, de faire plaisir. A-t-il vraiment été emprisonné il y a quinze jours ? Il y a une petite chance que ce soit une rumeur, mais de toute façon tout le monde s’y attend. En tout cas,il avait choisi de ne pas s’exiler ; il aurait pu. Il a fait exprès de rester dans le pays avec ceux auxquels il permet de résister sans être prisonniers de la tension de la terreur, sans subir en plus un état dépressif permanent. Ceux et… celles : sous les pavés, la plage, sous les tchadors Sasy Mankan !

Son tube Tehrano LA Kon dédié à Obama

Pour découvrir sa musique, voici son tube de 2010, Tehrano LA Kon : le nom “Obama” y est cité plusieurs fois, on le reconnaît, et du coup c’est le monde entier qui afflue là malgré la langue et la distance. Avec ce nom que tout le monde comprend, la voix perce les murs, elle est mondialisée, mondiale, impose la solidarité :

L’ambiance de ce morceau est d’abord incroyable, surréaliste, tant elle tranche avec ce que l’on reçoit d’ordinaire de l’Iran par les bulletins d’informations. Pour ne pas rester surpris, il faut lire Dentelles et tchador: avoir 20 ans à Téhéran, qui vient d’être publié par le Franco-iranien Armin Arefi, 25 ans, dont on peut suivre sous le même titre le blog très informé et sympathique sur le site internet du Monde. Et il faut voir le film de Bahman Ghobadi les Chats persans (à Paris au cinéma l’Entrepôt), dont voici un extrait de la bande originale, chanté par un autre important de l’underground iranien, Hichkas, qui fournit un rap plus “classique” mais tellement efficace. Un clip vidéo extraordinaire de présence, de proximité, qui peut nous protéger, nous vacciner, contre la tentation de  balancer les Iraniens à la poubelle d’une inquiétante étrangeté — ils ne sont pas étranges, ils sont des êtres humains, et ce qui serait inquiétant serait de les ressentir seulement comme inquiétants :

https://www.youtube.com/watch?v=sCCzZEj1cms

Ce film, les Chats persans, met en scénario les problèmes quotidiens des musiciens de l’underground iranien et la ténacité de leur désir de liberté et de création. Le festival de Cannes de 2009 avait inscrit les Chats persans dans sa sélection officielle, et son auteur Bahman Ghobadi avait pu venir en France, mais dans toutes ses interviews sur la Croisette il parlait de la répression, de sa peur permanente.

Un autre réalisateur, Jafar Panahi, vient d’être arrêté en mars 2010, et ce n’était pas la première fois. Une mobilisation pour lui est nécessaire : il a 49 ans, a commencé comme assistant d’Abbas Kiarostami, a reçu à Cannes le prix de la Caméra d’or en 1995 pour le Ballon blanc puis le prix du Jury en 2000 pour l’Or pourpre ; la Mostra de Venise lui a donné son Lion d’or en 2000 pour le Cercle et la Berlinale de Berlin son Ours d’argent en 2006 pour Hors jeu. Ses ordinateurs et ses dossiers viennent d’être saisis au cours de son arrestation ; son père, sa femme, sa fille et des invités qui se trouvaient sur place, ont été embarqués avec lui. Nos capitales Cannes, Venise et Berlin ne perdraient pas que la face à ne pas s’occuper de lui. Et nous avec elles.

Le message d’amitié d’Obama à ce peuple iranien

En mars 2010, le message télévisé de Barack Obama pour le Norouz, le Nouvel An iranien, est le deuxième du genre : il y rappelle et réitère son offre précédente de discussions aux gouvernants iraniens dans ses vœux de 2009. Sa rupture avec le ton agressif et uniquement guerrier de George W. Bush avait alors fait sensation. Sur le fond, il restait ferme. La traduction en farsi lui permettait de s’adresser à la population par-dessus la tête des exploiteurs, des tortureurs. On peut considérer la chanson Tehrano LA Kon, où Sasyn Mankan au début 2010 cite plusieurs fois le nom Obama, comme un “retour” : une preuve que la première intervention télévisée du président américain en 2009 avait bien été écoutée, entendue, comprise, commentée, répercutée à la base par le peuple, par les jeunes. Voici le second message de vœux d’Obama pour le Norouz, le 19 mars 2010  :

La photo de Barack Obama figure soudain dans un deuxième clip de Tehrano LA Kon, cette chanson où son nom revient comme un talisman. Le bébé de cette vidéo est sans doute celui du rappeur. Dans le titre et le texte, les initiales L.A. de Los Angeles sont associées à “Kon” pour former le nom du rappeur black américain Akon, qui apparaît lui aussi en photo, comme Obama — une insistance, donc, sur les Afro-Américains :

Pour se rappeler qui est Akon, ce rappeur américain auquel Sasy Mankan rend hommage, voici son célèbre Right Now, un carton de 2008 aux States :

Avant de revenir aux rappeurs iraniens underground, voici le même Akon en 2009 dans Oh Africa, un clip et une chanson qui ont été préparés de toute évidence en vue du Mondial de football en Afrique du Sud. Recyclage des peintures de corps des Noubas du Soudan, qui furent un temps le gimmick préféré des Red Hot Chili Peppers :

La rigolade et les filles, pas le martyre

Les coups de chapeau (et pas de turban) de Sasy Mankan et ses copains à Akon et à d’autres cadors de l’industrie américaine ne les privent pas de leur humour. Dans Ninash Nash, ils parodient sans méchanceté certains poncifs du rap black devenu un maniérisme : les gardes du corps, les imprésarios à galure et sans allure, les grosses bagnoles — ici un caddy de supermarché en tiendra lieu. Attention, ce clip est très connu des jeunes  Iranien(ne)s en ce moment, un “incontournable” de leur culture, de leur mentalité :

https://www.youtube.com/watch?v=HyJaDrNUAhc

Les filles ? Les potaches se précipitent aux fenêtres de leur salle de classe pour les regarder passer, dans Parmida de Sasy Mankan en 2009 — à travers la drôlerie, on distingue une absence officielle de mixité… C’est dans la rue que les rencontres sont possibles, comme dans l’histoire chantée et en images que voici. Elle pourrait avoir été tournée dans un quartier de banlieue d’une ville des Etats-Unis, d’Angleterre, de France. L’interprète principal, Farid Shid, n’a que 15 ans, déjà star de l’underground iranien — à ne pas confondre avec le Français Farid Sid qui joue en ailier dans l’équipe de rugby de Perpignan :

https://www.youtube.com/watch?v=0SsX29WLbwI

Quant à la célébration iranienne underground de notre Jean-Christophe Averty national, la voici dans un clip récent de Sasy Mankan, Gooshvare, au visuel épuré et soigné :