L’homme est seul, dans une ville qu’il avait quittée et dans laquelle il est revenu. Sa ville natale. Il a vécu, est hanté par un deuil qui l’a comme déshabité. Il y a en lui un grand vide, celui de sa fille disparue. Ce vide est autre chose que le néant, différent de l’anéantissement. Ce vide induit une perception diffractée de la réalité, renforcée par l’évolution du quartier dans lequel cet homme a élu domicile : les promoteurs érigent de hautes tours près de son immeuble séculaire. La transformation est rapide, des commerces modernes s’installent puis ferment, faute de clientèle. Une espèce de ville fantôme. Le décor du roman de Philippe Forest est un personnage à part entière de l’histoire, changeant et mutique, vide et en mouvement.

Philippe Forest explore, dans Crue, l’indicible du deuil sous la forme mouvante du fantastique et de la métaphore, bien que son narrateur nous enjoigne de ne lire dans ce récit qu’un témoignage, et non une fiction :

« Il y a eu déjà beaucoup de livres à traiter du temps qui détruit tout, du néant qui nivelle, du grand rien où tout finit. Il y en aura encore beaucoup d’autres. Ils s’entassent dans des bibliothèques où personne ne les lit. On ne leur reconnaît de signification que figurée. »

Personne n’a de nom. Il y a le narrateur, une femme, et un homme. Un chat aussi, qui apparaît, s’installe, disparaît puis revient, comme si de rien n’était. Un de ces chats qui choisit son maître. Ou un de ces chats dont on ne peut dire s’ils sont morts ou vivants, ou les deux à la fois, tout droit sortis d’une expérience de pensée quantique. Il y a un mendiant fou, aussi, qui disparaît : « Je me demandais dans quel vide sa vie avait versé. » Mort, vivant, disparu, Crue tourne autour de ces notions. Forest réussit le tour de force de faire douter le lecteur sur ces adjectifs qui, pourtant, sonnent comme définitifs. Il y a un narrateur, donc, perdu au cœur d’un quartier en pleine mutation, qui assiste à l’agonie de sa mère mais s’enfuit avant de recueillir son dernier soupir. Une femme qui aurait pu être concertiste, mais qui ne joue que pour elle puis pour son amant, une longue mélodie qui enchaîne sans temps mort Chopin, Schubert et Liszt. Un homme, un écrivain aux multiples pseudonymes, qui ne publie que dans des maisons d’édition confidentielles, qui boit beaucoup de whisky et disserte avec emphase sur « la vérité toute nue, toute crue […] C’est-à-dire celle en laquelle on ne croit jamais ». Le narrateur, la pianiste et l’écrivain forment peut-être le trio d’un vaudeville, on n’en saura rien. Et puis, le vaudeville suppose le monde bourgeois, le mari-la femme-l’amant dans un contexte social avéré. Dans Crue, le monde est si flottant, si insaisissable, que toute référence à quoi que ce soit de social est sans effet, et sans intérêt. Un immeuble prend feu, qui abritait des travailleurs en situation précaire. Cette incise contemporaine, révélatrice d’une marche économique en marge, souterraine, étaye un récit allégorique, sous l’angle du brasier précédant la montée des eaux. Sans l’incendie, les trois personnages ne se seraient pas rencontrés. Le narrateur partage ses nuits entre la pianiste, qu’il aime, et son voisin l’écrivain, qu’il écoute pérorer. Jusqu’à ce que l’un et l’autre disparaissent.

La « crue » du titre intervient après les disparitions. La ville est sous les eaux, c’était prévisible mais non annoncé. Crue centennale. Le temps est venu. Comme vient chaque temps, qui emporte ou épargne. Le vieil immeuble dans lequel habite le narrateur reste debout. Des centaines de gens meurent ou sont portés disparus, mais la mort et les disparitions sont le lot du narrateur. Perché sur son toit après que la barbe lui a poussé, il retrouve le chat enfui et contemple la ville. Le spectacle de la catastrophe est « à couper le souffle » : reflets, miroitements, tourbillons, métamorphoses. Un spectacle à pleurer d’émotion – et les larmes rejoignent les eaux de la crue.

Le « crue » du titre est aussi le dernier mot du roman. Ce « crue »-là vient du verbe croire. Négation du religieux et affirmation d’une vérité introuvable, entrevue mais insaisissable. Ils disparaissent et nous restons, nous pressentons mais ne comprenons pas, nous savons mais nous taisons. Ou écrivons, comme écrit le narrateur de l’écrivain Philippe Forest, sous l’égide du romancier britannique Arthur Machen (1863- 1947). Car Crue est un roman aux multiples entrées, à replacer dans l’œuvre autofictionnelle de Forest, à décaler sur la courbe narrative, à recentrer sur le questionnement. Pourquoi sommes-nous (encore) là quand le monde s’est effondré ? Comment dire la disparition quand nous continuons d’être, d’apparaître et de paraître ? Quel est ce flottement du réel qui nous perturbe et nous tient debout, alors que nous sommes à terre ? Philippe Forest effleure le fantastique, le caresse juste ce qu’il faut pour engendrer une forme – dérisoire, peut-être, mais réconfortante – d’espoir sans issue.

Crue est un grand roman. On s’y plonge comme halluciné, happé par une phrase magnifique et une émotion qui dévaste. Il intéressera et bouleversera autant les chercheurs que les lecteurs. Une citation latine – « Est enim magnum chaos » – court de l’épigraphe à la résolution, comme un MacGuffin énigmatique et d’évidence. Ce grand vide – ou ce grand chaos – de la citation d’exergue a à voir avec nos vies, la perception que nous en avons et la vérité que nous voulons y trouver. Rentrée littéraire ou pas, prix décerné ou pas, Crue s’inscrit d’ores et déjà dans l’histoire littéraire et dans celle du décryptage intime. Impressionnant d’humanité vraie.

Philippe Forest, Crue, Gallimard, 18 août 2016, 272 pages

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