La première révolution situationniste de l’Histoire

Mehdi Belhaj Kacem

Liberté!

Freedom for Tunisians!

L’événement tunisien par Mehdi Belhaj Kacem.
Propos recueillis par la rédaction.

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Quelles sont vos réflexions sur les événements politiques récents en Tunisie, l’Égypte, le Yémen, la Jordanie, ou peut-être même l’Iran en 2006 et 2009? De quelles manières sont-ils, comme vous le dites, les premiers événements politiques véritables du 21ème siècle? Qu’est-ce qui constitue un événement?

Je ne parlais pas de tous ces événements en vrac, mais d’abord de la Révolution tunisienne, reconnue par l’ensemble du mot arabe comme l’événement le plus important depuis la décolonisation. D’ores et déjà plus important, donc, que la révolution iranienne de 77-79. Du jour au lendemain, la vie de dix millions de personnes a changé, la mienne comprise. Collatéralement, et en intériorité, celle de centaines de millions de personnes dans tout le monde arabe : il est possible qu’un peuple arabe soit libre. Si ça, ce n’est pas un événement, je ne sais pas bien ce qu’il vous faut.

Il faudrait longuement s’attarder sur les paramètres qui font qu’aussi extraordinaire qu’ait été le séisme tunisien, cette Révolution ne pouvait probablement pas partir d’un autre pays que la Tunisie, probablement le plus laïc de tout le monde arabe. « Tunisie » rime désormais, politiquement, avec « Tsunami ». Dans les trois jours qui ont suivi le 14 janvier 2011, on aura plus entendu les mots « liberté » et « démocratie » dans tout le monde arabe qu’en quarante années. Un peuple a réalisé l’impossible : renverser une dictature policière omniprésente, comme si le 1984 d’Orwell se terminait sur un happy-end. Quiconque connaissait le terrain, comme moi, – je suis moitié tunisien et y passe à nouveau une bonne partie de mon temps depuis six ans –, savait quelle extraordinaire Terreur quotidienne et omniprésente exerçait le régime sur la population. Il n’y a que la Corée du Nord à présenter un exemple encore plus hermétique ; je ne plaisante pas, tout le monde vous le confirmera. En Tunisie, vous ne pouviez pas trouver un seul café qui ne soit surveillé par la police ; si vous plaisantiez au téléphone sur Ben Ali, vous perdiez plusieurs de vos dents dans l’heure qui suit. Il faudra des années pour pouvoir exactement raconter tout ce qui s’est passé, – dans un Révolution, chaque détail compte –, et pour en mesurer toutes les conséquences, qui seront gigantesques. C’est le 1789 du monde arabe ; et les conséquences qui s’en suivront vont écrire l’histoire du siècle comme les événements du 14 juillet 1789 ont affecté le cours de toute l’Histoire européenne du 19ème et bien au-delà, où que l’histoire 20ème siècle s’est écrite en fonction de la prise de pouvoir bolchévique en Russie de 1917. Il suffit de se promener en ce moment à Tunis pour savoir ce que c’est qu’une Révolution : tout le monde se parle, chacun a son avis plus pénétrant et intéressant que son voisin, comme en Mai 68. Janvier 2011 est un Mai 68 qui est allé jusqu’au bout. C’est une révolution plus proche des situationnistes ou de Rancière, c’est-à-dire une Révolution faite directement par le peuple, que de la « Révolution » léniniste ou maoïste, où une avant-garde armée s’empare du pouvoir et remplace une dictature par une autre sans passer par la case « démocratie ». Comme presque toujours, c’est le bon vieil Hegel qui se frotte les mains : « l’Histoire du monde est l’Histoire du progrès dans la conscience de la liberté ». La Tunisie vient d’écrire l’une des pages ineffaçables de cette Histoire.

Vous avez grandi en Tunisie. Qu’entendez-vous lorsque vous dites que l’avenir de la philosophie est «tunisien»?

Je ne l’ai pas dit dans un livre ! Mais à vous, dans un mail. Je plaisantais, j’étais dans la fièvre de l’événement. Même en France, nous savions que nous risquions quelque chose, avec ma compagne tunisienne, en relayant, d’abord, les informations Facebook, ensuite en contribuant décisivement à ce que les médias français mettent le soulèvement tunisien en première page. Jusque-là, les médias ne parlaient que des attentats islamistes contre les coptes égyptiens, ce qui permettait de rester dans le confortable schéma de la « guerre des civilisations », du bon occident libéral-démocrate contre l’islamo-fascisme archaïque planétaire. Jusqu’au cinq janvier, le soulèvement tunisien ne méritait dans la presse française et internationale que des entrefilets, genre « émeutes durement réprimées ». Il s’agissait d’un soulèvement laïc, démocratique et pacifique, où les seules violences physiques ou presque étaient du côté de la police omniprésente et des milices fascistes payées par Ben Ali. Dans les dix jours qui ont précédé la chute de Ben Ali, ma compagne se faisait « hacker » plusieurs fois par jour par la police tunisienne. Nous ne risquions pas directement notre peau, mais indirectement celle de nos familles, car c’est comme ça que ça fonctionnait. En seize ans de vie intellectuelle en France, je n’ai pas écrit une ligne sur le régime de Ben Ali, car ça aurait été satisfaire à bon compte mon narcissisme d’intellectuel de gauche parisien, et c’est mon père ou ma famille qui se serait fait arrêter et torturer, purement et simplement. Mais là, d’un seul coup, le peuple a cessé d’avoir peur, et nous avions le devoir d’en faire autant. Je tiens ici à rendre hommage à Bernard-Henri Lévy. Je suis souvent, comme on peut s’en douter, en désaccord avec lui, mais comme il est beaucoup plus « introduit » que moi dans la grande presse française, j’ai « craqué » à un moment – le trois janvier – et lui ai envoyé un mail où je lui expliquais la situation, que nous avions à faire à un événement politique de toute première envergure, que la presse française ne pouvait continuer à le couvrir d’un quasi-silence, – jusque-là, c’était vraiment des entrefilets –, comme s’il s’agissait de petites émeutes éparses. Jusque-là la presse n’en avait que contre les attentats islamistes contre les coptes en Égypte, c’est-à-dire d’un énième « événement » qui nous permettait de rester dans le terrain connu « bon occident chrétien-démocrate » contre méchant islamisme archaïque du monde arabe.

C’était déjà partout, sur tout le pays. Trente-six heures après le mail adressé à BHL, les deux grands quotidiens français, Libération et Le Monde faisaient leurs couvertures sur l’insurrection tunisienne. Et tous les autres médias ont dès lors suivi. Quelques jours plus tard, Bernard-Henri Lévy a appelé le collectif Anonymous à « hacker » les sites de la police tunisienne. Ces deux interventions ont contribué à sauver des vies, tout simplement. Mais pendant dix jours, à cause de ce seul mail, j’avais peur pour ma famille. Encore aujourd’hui, la présence fantomatique du « benalisme » en Tunisie fait que je reste sur mes gardes, on ne sait pas où se terrent les miliciens. La RCD, le parti-État de Ben Ali, continue à essayer d’intimider la population en payant ces miliciens ; il y a deux jours, une voiture 4×4 gouvernementale nous a par exemple coursés avec ma compagne tandis que nous étions en taxi, la nuit. Le territoire est aussi quadrillé que possible par l’armée, la population « s’autogère » le plus souvent admirablement, les milices n’attaquent donc que quand on se retrouve seuls. Depuis que nous sommes ici, presque tous nos amis ont une histoire à nous raconter avec les milices. Ce sont vraiment les « escadrons de la mort » tunisiens.

Mais voilà : soudain nous avons tous cessé d’avoir peur. J’avais honte de ma lâcheté et de mon silence, quand je voyais de vieux Tunisiens ouvrir leur burnous devant la police : « Vous voulez nous tuer ? Tuez-nous ! » C’était très hégélien, au sens des anarcho-syndicalistes espagnols : « la liberté ou la mort ! ». Et ça marche. C’est pourquoi Kojève n’avait pas tout à fait tort en parlant de Mai 68 : « Pas de morts ? Ce n’est pas un Révolution ». Nous avons écrit, avec ma compagne, à un moment, que nous étions prêts à aller nous immoler devant l’ambassade tunisienne de Paris s’ils touchaient à un seul cheveu de nos familles ! C’était emphatique, bien sûr, mais c’était ce que nous ressentions. Heureusement l’Histoire était en marche, le régime a été renversé. La Révolution continue, car l’appareil d’État est si corrompu à tous les étages, à un niveau qui relativise même Kafka ou Jarry, qu’il va falloir tout épurer. Ce n’est qu’un début, il y en a pour des mois, pour des années. Mais je peux vous dire qu’il n’y a actuellement aucun pays au monde où on respire autant l’oxygène de la liberté et de la politique que dans les rues et dans les maisons tunisiennes. En vingt ans de vie en France, je n’y ai pas connu une seule fois le centième de l’intensité de ce qui a lieu en ce moment dans mon pays d’origine. Les vrais Français actuellement, c’est-à-dire les révolutionnaires, ce sont les Tunisiens.

Soit dit en passant : quand je dis qu’il s’agit de la première Révolution situationniste de l’Histoire (un « Mai 68 réussi »), c’est-à-dire faite directement par le peuple, il y a une autre dimension qui concerne la gauche démocratique et révolutionnaire du monde entier : l’usage des médias. Quand les médias officiels racontaient un mensonge, dans la demi-heure qui suivait c’était démenti par la société civile Internet : mille personnes, dix mille, cent mille voyaient les vraies images, le trucage étatique, la falsification, etc. Bref : pour la première fois de l’Histoire, ce sont les médias comme la télévision, la radio ou les journaux qui courent après un nouveau type d’information, populaire et démocratique. Les télévisions tunisiennes, à l’heure où j’écris, sont redevenues presque aussi soporifiques qu’avant, les radios des promotions du « fun » à la tunisienne (le « jaou »), les journaux, après quelques jours de mea culpa, retrouvent leur langue de bois bureaucratique, à quelques exceptions près comme « Le quotidien », qui chaque jour rattrape tout le temps perdu en matière d’information détaillée et libre. Mais le peuple s’en tape de ce retour à la langue de bois qu’essaie d’imposer le gouvernement transitoire. C’est toujours sur Facebook et Twitter qu’on relaie fidèlement ce qui se passe dans la rue ; l’État recommence à essayer d’exercer une censure, d’ex-benalistes essaient de répandre des rumeurs alarmantes pour que le peuple continue à avoir peur. Ce ne seront plus dix ou cent journalistes qui auront la haute main sur l’information, mais désormais des sociétés civiles de milliers, de dizaines de milliers de personnes. Partout. C’est un des grands enseignements « situationnistes » de cette Révolution : un triomphe absolu contre une « Société du Spectacle ». Ce qui veut dire que, demain, d’autres, et pas que les arabes dictatoriaux, peuvent tomber…

Peut-être qu’à terme le métier même de journaliste deviendra inutile. C’est un précédent dans l’activisme politique, qui relayait celui omniprésent dans toutes les rues de Tunisie, et qui ne restera pas sans suite. La gauche démocratique révolutionnaire du monde entier doit tout de suite s’inspirer de cet exemple.


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2 commentaires sur «  La première révolution situationniste de l’Histoire »

  1. JerryMiller dit :

    ” Quel qu’en soit le devenir, les soulèvements tunisiens et égyptiens ont une signification universelle. Ils prescrivent des possibilités neuves dont la valeur est internationale”. J’en passe et des meilleures d’un Alain Badiou, philosophe, qui tire à boulets rouges sur un “Occident décadent et criminel”. Trés bien, monsieur le philosophe, nous sommes tout regard et tout ouïe, en attente de ce bel exemple qu’il nous faudra voir et entendre, venant de l’Est. Le soleil va se lever à l’Est ? Tant mieux, c’est là que nos regards se tournent naturellement. Mais, s’il vous plait, monsieur le philosophe, si ce message venu d’Orient devait tourner à la pantomime, voir à une nouvelle tragédie locale ou Internationale, ne venez pas nous dire une fois de plus que c’est la faute de l’Occident.
    A cette tirade plus ridicule que honteuse: “Quand un vent d’est balaie l’arrogance de l’Occident, les soulèvements des peuples arabes sont un modèle d’émancipation” d’Alain Badiou, philosophe, et tenant compte positivement de l’avertissement: “Il n’y a pas de révolution sans risque, il ne faut pas condamner par avance l’espoir au nom d’une possible dérive” de Elisabeth Roudinesco, nous serions heureux d’ “assister à un changement général de période historique, le social remplaçant le national, plein d’espoir de Alain Touraine.

    Monsieur Farid Hannache, Je vous lis et vous reli(e) avec tellement de Bonheur. Mon estime, mon amitié ne sont pas feintes. Vous êtes lucide, courageux, volontaire. En proposant à votre peuple de cesser de regarder à l’extérieur et de se retrousser les manches rapidement, vous êtes la preuve que les Badiou et tous les révolutionnaires, les “démocrates de la 25ème heure” feraient bien de se taire et vous laisser agir et parler en votre nom.
    Moi, je vous fais confiance.
    Moi je vous respecte.
    Moi je vous souhaite bonne chance.
    Badiou prend ende la graine !
    Badiou, l’Occident responsable de tous les maux du monde ça fait cinquante ans qu’on entend cette litanie. ça commence à bien faire !

  2. [...] This celebratory element is only one part of why Mehdi Belhaj Kacem called Egypt the “première révolution situationniste de l’Histoire.” The situation in both cases is one of (in the terms of Paolo Virno) “normality [...]

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