Contre la burqa
Je suis violemment contre le port de la burqa pour des raisons qui me paraissent simplissimes et que personne, je crois, n’a jamais soulignées. Tout le monde écrit : ces femmes sont des victimes. C’est vrai mais elles sont aussi des bourreaux. Mes bourreaux.
Personne ne s’est posé la question de savoir comment on appelle un régime, une société dans lesquels nous sommes observés, nous sommes vus, nous sommes regardés sans pouvoir voir en retour, observer en retour, regarder en retour.
J’appelle démocratie un système dans lequel personne ne saurait me voir sans que je puisse le voir moi aussi. Si je suis vu, je dois voir celui ou celle qui me voit. Si je donne mon visage à l’autre, si je lui cède, si je lui concède, si je lui prête ce visage qui est le mien, il doit simultanément me tendre le sien, me rendre le sien, m’offrir le sien. Cette réciprocité des visages, qu’on appelle l’Autre, n’est pas respectée quand l’autre, caché derrière le mur d’une burqa, refuse de donner la même chose que moi.
Ce qu’on appelle l’Autre n’est pas un corps posé en face de moi, avec sa masse et son hétérogénéité, avec son abstraction et sa présence qui pèse mais, au contraire, un mouvement contraire à l’inertie qui est un mouvement d’allégeance vers son visage. L’Autre est celui avec lequel il y a échange de visages.
Une caméra qui m’espionne n’a pas de visage humain. Un espion qui me scrute n’est que le simulacre d’un visage d’État : et les États n’ont pas de visage. Celui qui refuse de m’octroyer son visage quelques minutes, quelques secondes, me prive d’un don qui est privation de mes droits et violation de mon intimité. Je suis exposé sans pouvoir me défendre. Sans pouvoir répondre. Je suis violé dans mon mouvement vers l’autre. Je suis privé de ce mouvement et c’est ce mouvement que j’appelle vivre libre.
La liberté c’est de regarder le visage de celui qui regarde mon visage. Et non pas de sentir le poids oppressant de deux yeux-caméras derrière la façade machinale, aveugle, sourde, et informe d’une burqa qui enregistre mes faits et gestes et me les vole.
En dictature, on est coupable de ses idées : me voilà coupable de mes gestes, orphelin et seul dans ma relation à un autre qui se refuse, se rétracte, se cache et se retranche. Je suis en permanence filmé par des yeux.
Dans le métro, je suis filmé par les caméras de vidéo-surveillance et, en même temps, par des femmes qui m’épient malgré elles. Je suis pris au piège d’un regard qui m’exclut et me paralyse dans ma propre paranoïa. Les femmes à burqa m’enferment dans moi-même : or, la liberté consiste à faire sans cesse un tour en dehors de moi pour visiter ceux qui m’accompagnent dans mon espace et dans mon temps.
L’espace et le temps démocratiques se partagent. L’espace et le temps républicains s’échangent. Si tout le monde portait une burqa nous entrerions dans un enfer de soupçon et de suspicion, d’espionnage et de scrutage. Un bal masqué sans bal où tous les masques ne font qu’un, donnent à l’être humain le visage informe et générique de fantômes noirs et méfiants, de silhouettes inquiétantes et diffuses : le flou est inacceptable, la brume est toujours fascisante.
Il y a un fascisme du flou. Aucune terreur ne saurait se passer de brouillard : on veut nous dissimuler des traits humains pour nous offrir à la place le costume de l’incertitude et du doute. Le visage humain cède la place à l’inhumaine figure d’un drap qui respire la mort. Ce ne sont pas seulement des femmes qui se cachent, ce sont des cachettes qui empruntent le corps de certaines femmes. C’est le terrorisme qui se déguise en femme et non pas de femmes qui se déguisent en terroristes.
La religion habite l’incertitude ; la croyance, toujours noble, a besoin du doute pour se fonder. Mais ici ce n’est pas la croyance qui se fonde sur le doute, c’est le doute qui devient la croyance absolue, la référence unique. Il y a terreur dès lors qu’on efface les visages. Pas seulement quand on fait disparaître le visage des victimes, mais quand on occulte le visage des bourreaux.
Je veux pouvoir être vu si je peux voir à mon tour. Je veux pouvoir ne pas être vu si je ne peux voir à mon tour. Si l’autre me dévisage, autrement dit, me dé-visage, c’est bien qu’il s’approprie mon visage pour le faire sien, lui faire vivre des choses imaginaires, greffer sur lui des peurs, du désir, des fantasmes : il voyage avec mon visage, il voyage dans mon visage, il voyage par mon visage. Mon visage lui est une aventure.
En retour, en échange, en récompense, en contrepartie, je n’ai rien. Je suis privé de perspectives. Mon visage est happé par ces femmes à burqa qui le dévorent et ne me renvoient rien. Je me récupère en miettes. Je ne suis plus en République. Je suis dans le noir. Je suis seul. Il faut que je ré-envisage la situation. Que je me redonne une figure. Je regarde ailleurs : je cherche un nez, une bouche à qui parler, des oreilles qui m’écouteront. Je cherche de l’humain au milieu des yeux qui m’ont déchiqueté comme des chiens.
Ces femmes sont des victimes, je le sais, mais elles me font autant de peine qu’elles me font de mal. Elles me font autant pitié que je les trouve sans pitié. On connaissait les victimes se transformant en bourreaux, les bourreaux jouant les victimes ; voici une famille inédite : celle des victimes-bourreaux.
41 commentaires sur « Contre la burqa »
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Bel article . Mais la simple raison d’interdire la burqa c’est la sécurité publique . N’importe qui peut se cacher sous une burqa , une femme , un voleur , un truand , un terroriste . Donc la burqa et tout ce qui cache un visage doit etre interdit par la loi . N’y aurait-il qu’une seule burqa en France il faudrait l’interdire , et laissons les musulmans tranquilles la burqa n’a rien à voir avec l’islam c’est une déviance .
Qu’en est-il des lunettes à verres teintés…?
En poussant le raisonnement jusqu’à son terme, peut-on cacher ses yeux (et donc son regard) tout en exposant le reste du visage en démocratie…?
Votre réponse est tellement triste.
Yann Moix
Bonjour Yann Moix,
Bravo pour cet article. Et c’est peu dire… Etant d’origine musulmane, femme et laïque, je partage tout à fait votre point de vue. Tous les prétextes sont bons pour tolérer cette séquestration vestimentaire. J’entends souvent comme argument qu’on va stigmatiser les musulmans en créant une loi contre la burqa. Mais est-ce l’islam qu’on défend avec la burqa ? Il me semble que c’est les talibans qui la revendiquent.
Je fais partie de ceux qui pensent que la loi est nécessaire pour la simple et bonne raison qu’elle mettra en évidence le fait que ces femmes sont séquestrées. Car si la loi interdit le port de la burqa et qu’elles ne peuvent plus sortir sans ce vêtement, parce qu’entre autres leur mari les obligent à la porter, il faudra bien condamner le mari pour séquestration, non ?
J’entendais dire récemment que la séquestration était difficile à démontrer mais alors sous prétexte qu’un délit est difficile à prouver (comme certains crimes par exemple), cela doit-il nous empêcher à légiférer et à condamner le délit ?
Quant à ceux qui pensent qu’il ne faut pas légiférer parce qu’elles sont minoritaires, ce n’est pas une question de nombre mais de droit, d’atteinte à la personne humaine. Il faut avoir vécu de l’intérieur cette culture (et pas seulement puisque vous, Yann Moix, vous comprenez la nécessité de cette loi) pour comprendre ce que symbolise ce vêtement. Pourtant, je n’ai pas eu à porter la burqa mais je connais trop bien les dérives du fanatisme. Qu’on arrête de dire que la burqa est portée comme une écharpe en cas de grand froid. Quelle hypocrisie, il y a un projet politique et religieux derrière ce vêtement. Que veulent ses défenseurs, après la burqa, la terreur des talibans ? Continuez à écrire d’aussi bons articles. Je suis de tout coeur avec vous.
lila
N’en déplaise à ceux qui le stigmatisent, mais Yann Moix dit tout. L’essentiel en tout cas; philosophiquement peut-être, mais simplement surtout. Il aurait dû seulement ajouter la perversion sous-jacente à laquelle renvoie le port de la burqa : ce miroir sans teint vous renvoie comme une accusation de voyeurisme. Celle qui se cache jouit au fond d’elle-même de la spéculative possibilité de votre désir d’imaginer son visage et son corps. Sous le fallacieux prétexte de se protéger du regard de l’homme, cette femme SAIT qu’elle en vampirise l’imagination.
Article intéressant mais vous devriez préciser la portée de votre propos : Etes-vous pour l’interdiction légale de la Burqa sur le territoire francais ? Ou êtes-vous simplement “contre” la Burqua en général ?
Au vu de votre développement, je ne pense pas me tromper en disant que vous vous prononcez pour l’interdiction de la Burqa en France. La question qui se pose alors est celle de l’utilité d’une telle loi : Pourquoi, sinon dans le but de stigmatiser une communauté, interdire la Burqa alors qu’elle est portée par très très très très peu de femmes en France. D’ailleurs, vous sentez-vous souvent privé de votre liberté de voir sur le territoire francais ?
Tout ca pour dire qu’il y a de manière évidente un backgroud idéologique puissant à la base de votre propos. Qu’est ce qui le motive ? Le fait de voir une femme en burqa une fois tous les 6 mois dans le métro parisien ? Cela ne peut être l’unique raison.
Vous n’êtes pas mon professeur de philosophie.
Yann Moix
Pour Sama.
Interdiction de regarder alors ? La burqa c’est pas assez faut nous crever les yeux sans doute ?
Les femmes à burqa s’enferment et veulent nous enfermer, vite une loi, des amendes. La burqa prolonge l’enfermement, et désigne celles qui ne sont pas encore enfermées dans le linceul de la mort.
En quoi veulent-elles vous enfermer?? la france n’a t-elle pas perdu assez de temps et d’argent pour faire une stupide loi pour les quelques 1000 femmes (sur 60 millions de français) qui assument leurs vêtements et ne font de mal à personne?
En temps de grand froid, si je porte mon écharpe au dessus de mon nez avec un bonnet, aurais-je une amende???? vraiment ridicule!
Vous cherchez à philosopher tout pour la simple raison que vous êtes pas soupsonné dans une société soit disons laique, vous avez le droit de dire cela parce que votre republique vous a bourré de liberté nefaste maladroite et pervers, une liberté mal placé qui se transforme en une injustice vis à vis des êtres humains dont on renie les croyance!!!
vour racontez nimporte quoi ces femmes ne vous ont rien fait de mal et puis vous feriez mieux de vous occuper de vos affaires au lieu de vous occupez des autres.elle ne vous dérange pas que je sache.
Ah bon elles n’ont rien fait de mal ? Attends qu’elles deviennent toutes derrière leur burqa miliciennes celles qui épieront et épilogueront sur notre vertue à l’aune de leur couverture de mort. Il y a déjà l’Iran ce pays des femmes fantômes en noire qui font la police de La Vertue. Il faut s’occuper d’elles avant qu’elle ne deviennent
des rhynocérosses.
Un très beau papier.
lol. Alors là , hilarant à souhait. Pov’ monsieur à vous entendre ces femmes vous ont enlever toute liberté d’acte..
“Je suis en permanence filmé par des yeux”: je vous rassure en vous disant que ces femmes n’ont pas que ça à faire de “scruter” la population.
“Les femmes à burqa m’enferment dans moi-même”: si la loi passe, c’est elles qui seront enfermées chez elle.. mais bon ce n’est pas grave, ce ne sont que des êtres humains après tout…