À lire L’Antimonde russe, une plongée sans appel dans l’univers mental du poutinisme à laquelle nous convie le philosophe Mikhaïl Epstein depuis son exil aux États-Unis, les cheveux se dressent sur la tête. On avait eu un avant-goût de la représentation paranoïaque du monde régnant dans les cercles du pouvoir, à la parution du Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli. Là, changement d’échelle, c’est la société russe tout entière qui devient la lice des assassins du vrai et du juste, via les institutions d’État, le FSB, les officines de désinformation, les grands médias traditionnels, les réseaux sociaux à la botte, les fermes à trolls, l’Église orthodoxe. Le tout sur fond de corruption et d’affairisme mafieux dans les antichambres du Kremlin.

Propos délirants, barbarie revendiquée, menaces d’apocalypse nucléaire, eschatologie, rédemption millénariste du monde, satanisme, thanatocratie, militarisation de la religion : tous les mauvais génies du passé russe et ses fantômes sanglants, depuis la Horde d’Or mongole et Ivan le Terrible jusqu’à Staline et à l’État voyou actuel, sont au rendez-vous de ce ballet de mort et d’imprécations, que la guerre ingagnée contre la vaillante Ukraine a porté au paroxysme. À l’impuissance rageuse du colosse aux pieds d’argile, à l’arriération des choses, des mentalités et des mœurs de la Russie postmoderne retombée en servitude, font écho les fantasmes de toute-puissance et le meurtre de la raison que sèment à tous vents les idéologues du régime. C’est un véritable festival d’horreur intellectuelle et morale, un Viva la muerte urbi et orbi, que nous brosse Epstein. L’apocalypse est pour demain, elle frappera d’une colère sans merci l’Europe, cette terre de tous les vices, avec ses maudits attracteurs – liberté, démocratie, État de droit – , promise à la vengeance et à la ruine.

Ce qui, en des temps moins guerriers, eût passé pour du folklore un peu poussé, un passéisme retardataire, une ivrognerie mentale, formate depuis vingt ans, lettre après lettre, la novlangue de la terreur et du non-sens sous le règne nihiliste de Poutine et de sa clique. Le combustible de la haine de l’Occident alimente l’incendie des âmes. Les pyromanes tiennent, bave aux lèvres, le haut du pavé. L’ADN russophile réactivé, la slavophilie d’antan remise à neuf, le rêve eurasien reprenant vie, jouent à plein. « En avant vers le passé ! » : tel est le mot d’ordre des croisés du poutinisme. Le mensonge, le cynisme, l’inversion des valeurs, la régression, la malfaisance ne font que croître.

Descendons pour un bref florilège dans l’arène du fondamentalisme grand-russien.

À tout seigneur tout honneur, Dostoïevski : « N’est-ce pas là l’expression de l’âme russe protestataire, qui a toujours détesté la culture européenne, depuis Pierre le Grand, car celle-ci, à bien des égards, était étrangère à l’âme russe ? »

Voici l’adresse guerrière, parmi tant d’autres de la même farine, d’un prêtre orthodoxe défroqué : « Même si l’impossible se produit et que nous perdons, cela signifie que le monde entier perdra avec nous. Il ne restera plus rien ! Il n’y aura qu’un grand Néant. Et nous sommes tous prêts pour cette Apocalypse ! Tout le peuple est d’accord. D’un seul élan (…) Nous tuerons tout le monde ! Nous n’avons pas besoin d’un monde dans lequel nous ne pouvons pas gagner. »

Rodomontades d’un barbare isolé, spécialiste autoproclamé du néant ? Non. Déclaration de Vladimir Poutine : « Qu’avons-nous besoin du monde, si la Russie n’en fait pas partie ? », oubliant au passage qu’elle s’en est exclue elle-même, par l’emploi unilatéral de la force contre l’Ukraine.

Ajoutons à cela, redoublant le bourrage de crâne par la propagande officielle, l’Église orthodoxe, qui bénit au grand jour les missiles russes et les ogives nucléaires présentées comme un don de Dieu, et laisse sans réagir certains prêcheurs vanter la mort en bas âge des enfants et des innocents comme un raccourci vers la vie éternelle et une préservation du péché et de la perdition ici-bas. Dans la même veine de la vie libérée par la mort, Vladimir Poutine a précisé, à propos d’une éventuelle guerre nucléaire et de ses feux purificateurs : « Nous, martyrs, irons au Paradis tandis qu’eux crèveront tout simplement, car ils n’auront même pas le temps de se repentir. »

Terminons ce festival macabre avec le chantre illuminé de l’eurasisme, Douguine, intellectuel organique nauséeux de l’impérialisme poutinien : « Nous sommes un parti totalitaire de type intellectuel, orienté vers la conquête eschatologique du pouvoir planétaire. Une conquête rusée et cruelle… Car nous sommes les maîtres de la terre, nous sommes les enfants et les petits-enfants des maîtres de la terre. Des peuples et des pays nous ont vénérés, notre main s’est étendue sur la moitié du monde, et nos semelles ont foulé les montagnes et les vallées de tous les continents du globe. Nous restaurerons tout cela. » À défaut d’accomplir cette grandiose parousie, ce sera, promet Douguine, un suicide planétaire.

Quid, dans ce maëlstrom kafkaïen, du peuple russe, qui depuis un siècle a subi une révolution, deux guerres mondiales plus la terreur d’État ? Jusqu’où adhère-t-il à la poutinisation des âmes et des esprits, en attente de jours meilleurs ?

Même question pour l’armée russe. Elle est payée pour savoir ce qu’il en est sur le terrain et en amont. Jusqu’à quel point est-elle gangrénée par les folies millénaristes des va-t-en-guerre du poutinisme ? Le chantage à l’arme atomique pour en finir avec l’irréductible Ukraine va-t-il l’emporter chez les stratèges de la terre brûlée ? Les tenants de la fin du monde sont l’arme au pied.

« Amour du pire, fascination pour le Mal, pour la douleur, pour l’idée de néant » : tel est l’ethos des fossoyeurs de la civilisation dans l’antimonde russe, ce noir Golem qui cogne de toutes ses forces aux avant-postes de l’Occident.

À l’est de l’Europe, il est minuit dans le siècle. Si l’on ne s’avise pas des ténèbres où s’enfonce, suicidaire, la Russie, l’enfer est pour demain.

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