Dans le vacarme des manifestations citoyennes de ces dernières semaines et sous l’influence des factieux de La France insoumise, un thème est en train de revenir en force : celui d’une violence invisible, insidieuse, systémique qu’exerceraient les sociétés et à laquelle il serait légitime d’opposer la violence visible, frontale, claire, de l’émeute.
Cette idée, je la connais bien. Ce fut celle de Jean-Paul Sartre qui, dans sa préface aux Damnés de la terre, de Frantz Fanon, faisait du meurtre du colon la réponse à l’oppression du système colonial. Ce fut celle de Jean Genet dans un article fameux, « Violence et brutalité », publié en 1977 par Le Monde, où il présentait le terrorisme de la bande à Baader comme une « juste nécessité ». Et c’était déjà celle, au tout début du XXe siècle, de Georges Sorel qui, dans ses Réflexions sur la violence, opposait à la force de « l’État bourgeois » une « violence prolétarienne » aux vertus régénératrices. Je pensais cette idée déconsidérée par le mouvement intellectuel post-Mai 68, la critique du totalitarisme et le bilan des catastrophes fasciste, nazie, communiste. Visiblement, non. Et il faut tout reprendre.
La première chose qui ne va pas dans cette histoire de « contre-violence », c’est qu’elle n’atteint jamais le cœur du régime honni mais ses agents les plus exposés et les plus vulnérables. Le policier qui gagne 2 000 euros par mois, travaille comme un forçat et protège, au péril de sa vie, le droit de manifester… Le commerçant qui fait son chiffre le samedi et dont la boutique saccagée était le seul capital… Le propriétaire de la voiture brûlée qui n’avait déjà pas les moyens de faire son plein et qui devra maintenant affronter le parcours du combattant des assurés… L’émeute prétend frapper « le système » : elle s’abat sur des femmes et des hommes qui n’en sont ni les maîtres ni les bénéficiaires, mais les plus humbles des sujets. Elle prétend venger « les humiliés » : elle ajoute à leur humiliation la peur, la ruine et le sentiment d’être abandonné.
Le deuxième argument contre cette violence dont les Insoumis nous disent qu’elle est « parfois légitime », c’est qu’elle ne détruit jamais la violence systémique mais lui offre, au contraire, l’occasion de se découvrir et, en se découvrant, de se durcir et de s’étendre. La révolte des canuts lyonnais, en 1834, où la troupe tire sur la foule… Les journées de juin 1848 écrasées dans le sang… La Commune de Paris noyée dans une répression qui fit des milliers de morts… Et, quand l’insurrection l’emporte, l’Histoire n’enseigne-t-elle pas que le régime né de l’émeute est généralement plus terrible encore que celui qu’il a renversé ? La violence « libératrice » n’abolit pas la violence « systémique », elle la transmet à d’autres mains. Elle n’abolit pas la domination, elle instaure un pouvoir nouveau qui, agissant au nom du peuple et de l’Histoire, se croit désormais tout permis. La contre-violence promettait l’émancipation, elle accouche de la dictature.
Le choix, au fond, est celui qu’ont formulé Hobbes, Rousseau et, avec eux, tous les théoriciens du contrat social. Bien sûr, on se dépossède quand on confie à la puissance publique le monopole de la force légitime. Et c’est d’ailleurs pourquoi il est si important que les États répondent de ce monopole, de l’usage qu’ils en font et des abus qu’il permet. Mais l’alternative, c’est la jungle. C’est l’homme redevenu un loup pour l’homme. C’est le lien social qui se défait et un monde où chacun s’arroge le droit de punir et de frapper. Nous y sommes presque. Aujourd’hui, les milices Insoumises ou le tueur de Trappes. Demain, entre les deux extrêmes chauffés à blanc, la possibilité de la guerre civile.
C’est ce qu’entrevoit Sartre quand, au soir de sa vie, en interlocution avec son jeune camarade Benny Lévy, il abjure sa croyance en la rédemption des sociétés par la terreur. C’est ce que comprennent les intellectuels de ma génération quand ils réalisent que le même Jean Genet soutient la bande à Baader et retrouve, dans ses derniers textes glorifiant la cause palestinienne, sa fascination de jeunesse pour les soldats de la Wehrmacht et de la SS. Et c’est ce que j’ai théorisé, il y a près d’un demi-siècle, dans L’Idéologie française, à propos de Georges Sorel qui, parti d’une apologie de la violence révolutionnaire, finit en père fondateur, avec de jeunes maurassiens, d’un trop méconnu « Cercle Proudhon » où s’opère la première synthèse rouge-brune en Europe.
Non, cette affaire de violence visible « répondant » à une violence invisible est décidément trop redoutable ! La violence systémique existe, c’est vrai. Mais son contraire n’est pas la violence émeutière. C’est le droit. La justice. C’est ce qui permet à une société de nommer ses violences, d’en établir les responsabilités, de réparer les torts qu’elles infligent. C’est la possibilité de contester un pouvoir sans devenir à son tour un micropouvoir, un minijuge, un vengeur démasqué. Telle est la leçon du siècle. Puissent les générations d’aujourd’hui en prendre la mesure. Faute de quoi leur juste révolte se perdra dans le nihilisme et la France ira au désastre.
