Claude Askolovitch écrit : « Me découvrant vieux Juif coupable de la mort des autres, je me souviens de notre innocence quand j’étais enfant. » C’est par ces mots implacables que s’ouvre son dernier essai, Mes mains, pleines de sang, publié chez Grasset.

D’emblée, ces mots m’agacent. Au nom de quoi, au nom de qui devons-nous nous sentir collectivement responsables, sinon coupables, de décisions sur lesquelles nous n’avons aucune prise ?

Du « je » au « nous » : le refus d’une culpabilité collective

Claude peut dire « je ». Il peut exprimer sa douleur, sa honte ou son sentiment de culpabilité. Mais lorsqu’il écrit : « Désormais nous sommes responsables de nos actes, responsables comme jamais, quand le monde entier nous juge et notre nom est devenu celui d’un crime », qui ce « nous » désigne-t-il ? Les Israéliens ? Les Juifs de France ? Tous les Juifs de la diaspora ? Ce glissement du « je » au « nous » n’a rien d’anodin. Si ce « nous » englobe les Juifs de diaspora, il entraîne dans son tourment des femmes et des hommes qui ne sauraient être tenus pour comptables des actes du gouvernement de Netanyahou.

Les Juifs de France ne sont pas, en tant que tels, les électeurs du gouvernement israélien. Ils ne décident ni de sa politique ni de la conduite de cette guerre. De nombreux Israéliens combattent ce gouvernement, dénoncent les choix de Benyamin Netanyahou et manifestent contre lui. Pourquoi les Juifs vivant en France devraient-ils répondre de décisions prises par un pouvoir qui ne les représente pas ?

On peut éprouver de l’effroi, de la colère ou du chagrin devant cette guerre. On peut dénoncer une politique et ceux qui la conduisent. Mais partager une identité ne signifie pas partager une responsabilité. La culpabilité que Claude Askolovitch exprime lui appartient ; elle ne saurait, par la seule force d’un « nous », forcément devenir la nôtre.

Je ne peux accepter que les Juifs de diaspora soient rendus collectivement responsables d’un conflit israélo-palestinien sur lequel ils n’ont, en tant que tels, aucune prise. Ils peuvent soutenir Israël, critiquer son gouvernement, condamner sa politique, s’en désintéresser ou refuser de s’exprimer : cela relève de leur liberté individuelle.

J’ai moi-même souhaité, notamment dans L’Express, que les Français de confession juive expriment leur désaccord avec le projet de réforme judiciaire porté par le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Je ne l’élude pas. Mais appeler à une mobilisation contre un projet politique précis n’est pas tenir ceux auxquels on s’adresse pour responsables des décisions qu’ils dénoncent, ni coupables s’ils gardent le silence.

On peut souhaiter une prise de parole, défendre sa nécessité, sans en faire une obligation attachée à l’identité juive. Cette guerre peut être critiquée, sa cruauté dénoncée et les choix du gouvernement israélien condamnés. Mais nul ne doit exiger des Juifs de diaspora qu’ils en rendent compte au seul motif qu’ils sont juifs. Ils ne sont, par leur seule identité, ni les représentants, ni les porte-parole, ni les cautions de ce gouvernement que je dénonce. Critiquer ses actes est une chose ;en porter personnellement la culpabilité en est une autre.

Serait-il légitime de demander aux Français musulmans de répondre des décisions prises par les régimes iranien, soudanais ou saoudien ? De les sommer, au seul motif de leur religion, de condamner les guerres, les crimes ou les violences commis par ces régimes ? Certainement pas. Une telle assignation serait injustifiable. Pourquoi deviendrait-elle acceptable lorsqu’il s’agit des Juifs ?

C’est là mon principal désaccord avec Claude Askolovitch. Son « je » lui appartient ; son « nous » me heurte. Il est libre d’exprimer sa douleur, son sentiment de responsabilité ou même sa culpabilité. Mais son « nous » ne saurait englober tous les Juifs ni transformer son déchirement intime en faute commune.

Un attachement blessé

Cela étant dit, je connais le lyrisme de Claude, son émotion, cette manière qui lui est propre de mettre les mots au service de la douleur. Nous nous sommes peu vus ces dernières années, nous avons peu parlé. Pourtant, nous nous connaissons depuis longtemps. Et je sais reconnaître une voix, une écriture, une blessure que les mots tentent d’apaiser et de comprendre.

Il y a chez Claude Askolovitch quelque chose d’extrêmement attachant. Peut-être est-ce cette coexistence de la force et de la fragilité, de l’emportement et du doute. Il affirme, puis s’interroge ; il accuse, puis peut même se retourner contre lui-même. Mais ce qui domine, par-delà ses excès et les désaccords qu’ils suscitent en moi, c’est son humanité. Une humanité inquiète, déchirée, incapable de se protéger de la souffrance des autres.

C’est aussi pour cela que je poursuis ma lecture. Je ne partage pas toujours ses mots, mais je ne peux demeurer insensible à ce qui les fait naître. Claude écrit aussi depuis ce lieu : celui d’un attachement douloureux, d’une fidélité déchirée, d’une blessure à vif. Il ne tourne pas le dos à Israël. Il souffre de ce qu’Israël est devenu ou de ce qu’il croit le voir devenir. Et c’est précisément parce qu’il ne peut s’en détacher que sa colère est si profonde, son accusation violente et son désarroi si poignant.

Les premières pages nous ramènent à son enfance. Il y a Roger, son père, qui, écrit-il, « ne savait pas que nous serions meurtriers ». Il y a Evelyn, sa mère, que je connais et qui est attachante. Il y a Myriam, sa sœur, qui vit en Israël et « maudit les salauds qui gouvernent ce pays ». Claude se débat, interpelle, secoue. Il se demande ce que sa sœur et sa famille font dans ce « merdier », avant de reconnaître que, sans Israël, il serait « un Français amputé ».

Et voilà que Claude écrit : « Israël devient un pays fasciste. » Je ne le suis pas dans cette qualification. Non parce que les mots devraient épargner le gouvernement israélien, mais parce qu’une affirmation aussi lourde exige une démonstration précise. Qualifie-t-il certains ministres, des mouvements politiques, les orientations du gouvernement ou la transformation du régime lui-même ? Ces objets ne se confondent pas. Dénoncer des discours racistes ou des pratiques autoritaires ne dispense pas d’expliquer ce qui justifierait de qualifier ainsi un pays tout entier.

Les travaux de l’historien Pierre Milza nous invitent à cette prudence[1] : le fascisme ne saurait être une simple injure politique ni le terme générique désignant tout ce qui se situe très à droite. Employer ce concept exige d’expliciter les critères retenus et de montrer en quoi ils s’appliquent à la situation décrite. Sans cette démonstration, le mot risque de devenir une arme rhétorique plutôt qu’un instrument d’analyse.

Plus loin, Claude revient sur le 7-Octobre. Il nomme les kibboutz de Be’eri, Nir Oz et Kfar Aza, Sderot, Ofakim, les victimes du festival Nova, les soldates guetteuses de Nahal Oz que personne n’avait voulu écouter, les otages, les femmes violées, Ariel et Kfir Bibas. Puis il regarde Gaza, ses morts et ses ruines. Il écrit qu’« Israël a appelé la mort sur Gaza ». Aux victimes israéliennes succèdent, dans son récit, les victimes gazaouies : deux douleurs qu’il rapproche sans que l’une efface l’autre.

Les morts de Be’eri ne justifient pas ceux de Gaza ; les morts de Gaza n’effacent pas ceux de Be’eri. Chacun possède un nom, un visage, une histoire. La souffrance des victimes du 7 octobre ne doit pas nous aveugler sur Gaza. Mais l’immensité du désastre gazaoui ne doit pas davantage effacer le 7 octobre ni dispenser d’interroger toutes les responsabilités : celles du Hamas, celles de Netanyahou et celles d’hommes qui ont conduit cette guerre jusqu’à un tel degré de destruction, pense-t-il.

Contester sans disqualifier 

Mes désaccords ne m’empêchent pas de rappeler que Claude a toute légitimité pour dire ce qu’il ressent, expliquer ce qui le bouleverse et écrire ce qu’il veut écrire.

À une époque aussi troublée que la nôtre, la moindre parole, le moindre mot, jusqu’à la moindre virgule, sont pesés, soupesés. Puis des hordes s’abattent sur les réseaux sociaux, jugent, condamnent et exécutent symboliquement. Je récuse cette logique : celle de la censure, du crachat vénéneux, de la sommation à se soumettre à la pensée des uns ou des autres. La liberté d’expression protège aussi les paroles qui dérangent, heurtent ou inquiètent.

À toutes celles et à tous ceux qui vouent Claude Askolovitch aux gémonies, le réduisent à un ennemi d’Israël ou iront jusqu’à l’accuser d’antisémitisme, je réponds que la disqualification ne tient pas lieu d’argument.

Rien n’est plus précieux, rien n’est plus essentiel que la liberté d’expression. Que les mots de Claude déplaisent ne change rien à l’affaire. Ils secouent les consciences ; c’est peut-être finalement leur rôle. On n’est pas obligé de le suivre. On peut contester certaines de ses analyses, récuser certaines de ses formules, refuser ses conclusions. Pour ma part, certains de mes désaccords ne me conduisent ni à mettre en doute sa sincérité ni à mépriser sa douleur. Et l’on n’est pas tenu d’épouser chacune de ses larmes pour reconnaître son droit de les laisser couler.


[1] Dans Les Fascismes (1985), Pierre Milza s’attache à définir les traits spécifiques du phénomène fasciste et à construire une grille d’interprétation. Cette exigence de définition invite à préciser les critères employés avant d’étendre la qualification à d’autres situations historiques.

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