Nous avons su voir l’antisémitisme d’extrême droite ; nous avons mis davantage de temps à identifier celui qui se drapait dans le langage du ressentiment social, du conflit proche-oriental ou de certaines formes d’islamisme politique. Pourtant, l’antisémitisme dit quelque chose de notre société : une société fragmentée, où l’on peut vivre côte à côte sans réellement se voir ; où l’indignation est vive, mais souvent brève ; où l’on peut parfois être tenté d’interpréter un crime comme un acte crapuleux plutôt que d’affronter ce qu’il révèle de nos fractures culturelles et symboliques. Il dit aussi notre propension à détourner le regard, à considérer que certaines violences ne nous concernent pas directement, qu’elles relèvent d’un ailleurs social. Il interroge enfin notre seuil de tolérance face à des paroles antisémites trop souvent banalisées, répétées ou minimisées.

Les angles morts de la République

Depuis octobre 2000, les liens entre les grandes séquences historiques – la seconde Intifada, les crises du Proche-Orient et les attentats djihadistes – et les poussées antisémites en France ont trop souvent été insuffisamment expliqués, ou ne l’ont été que de façon fragmentaire. Trop souvent, les agressions n’étaient pas replacées dans un continuum historique, laissant le lecteur sans clés de compréhension. On ne montrait pas toujours suffisamment que ces vagues de violence antijuive s’inscrivaient dans un contexte plus large, s’alimentaient de représentations anciennes, s’articulaient à des conflits géopolitiques et pouvaient gagner des milieux qui se croyaient jusqu’alors préservés de l’antisémitisme.

Nommer n’est pas privilégier

Cette difficulté à voir et à nommer le phénomène n’était pas sans conséquences concrètes. Lorsque des faits tardaient à être qualifiés d’antisémites, la réponse publique s’en trouvait retardée ; les victimes n’obtenaient pas toujours la pleine reconnaissance de ce qu’elles avaient subi ; les dispositifs de prévention et de protection perdaient en efficacité. 

Par exemple, le meurtre de Sarah Halimi, retraitée de 65 ans battue à mort à Paris dans la nuit du 3 au 4 avril 2017 parce qu’elle était juive, illustre le coût humain et symbolique de ces hésitations. La qualification antisémite a tardé à s’imposer dans le débat public, tandis que la décision d’irresponsabilité pénale de son meurtrier, en raison de l’abolition de son discernement, a empêché la tenue d’un procès. Cette séquence a nourri, chez de nombreux Juifs de France, le sentiment que leur douleur n’était pas pleinement entendue et que l’antisémitisme pouvait encore être relégué au second plan. Or il ne saurait être traité comme un fait divers ou un incident parmi d’autres : il relève d’un phénomène profondément structuré, porteur d’une logique de désignation, d’exclusion et, parfois, de violence meurtrière.

Aujourd’hui, l’antisémitisme est davantage nommé, mais… 

L’État en recense les actes, dont le nombre a atteint des niveaux sans précédent dans l’histoire récente depuis 2023 (1 676 actes en 2023, 1 570 en 2024, 1 320 en 2025), les initiatives gouvernementales se succèdent, les hommages se multiplient et les responsables politiques affirment leur vigilance. Pourtant, cette parole, nécessaire, ne produit pas les effets attendus. Elle ne suffit ni à empêcher la banalisation de certains mots, de certaines images et de certains amalgames, ni à dissiper, chez beaucoup de Juifs, le sentiment d’être de nouveau désignés. À force de déclarations sans résultats significatifs ni traduction politique, éducative, judiciaire et culturelle à la hauteur, la condamnation risque de devenir un rituel : indispensable, mais impuissant si elle ne s’accompagne pas d’une volonté de comprendre les formes nouvelles de la haine et de les combattre effectivement.

La difficulté n’est donc plus seulement de prononcer le mot « antisémitisme », mais de reconnaître ce qu’il désigne lorsqu’il se transforme, se déplace ou se dissimule derrière le ressentiment social et certains discours politiques (LFI) ou militants. Critiquer la politique d’un État, un gouvernement ou une guerre est légitime. Le basculement se produit lorsque la dénonciation d’Israël devient l’accusation d’un peuple, des Juifs ou de « l’entité sioniste » érigée en mal absolu ; lorsqu’elle essentialise les Juifs, leur impute collectivement les actes d’un gouvernement ou réactive, sous un vocabulaire nouveau, des représentations antisémites anciennes. Ses marqueurs sont connus : l’accusation de double allégeance, le fantasme d’un pouvoir juif occulte sur les médias ou la finance, ou encore l’assignation de tout Juif à la responsabilité des actes d’un gouvernement qu’il n’a ni élu ni choisi.

C’est alors que s’installe une prudence excessive : par crainte d’être accusés de parti pris, de vouloir interdire la critique d’un État ou d’accorder une attention particulière aux Juifs, certains responsables hésitent à qualifier précisément les faits.

Quand l’antisémitisme change les vies

Cette hésitation procède d’une fausse conception de l’universel républicain : elle confond l’égalité avec l’indifférenciation des haines. Or l’égalité ne consiste pas à tout diluer dans une dénonciation générale du racisme ; elle exige, au contraire, de reconnaître les formes particulières que prennent les discriminations et les persécutions. Combattre l’antisémitisme avec détermination n’enlève rien à la lutte contre les autres racismes. C’est remplir le devoir le plus élémentaire de la République : protéger tous ses citoyens, sans leur demander de renoncer à dire ce qui les vise.

L’antisémitisme ne se mesure pas seulement à l’aune des chiffres, aussi indispensables soient-ils. Il faut regarder la blessure des victimes : celles qui, dans leur propre pays, modifient leurs habitudes, taisent ou dissimulent leur identité, renoncent à certains lieux, à certaines paroles, parfois à une part d’elles-mêmes, par crainte d’être désignées. Pour certains Juifs de France, les départs vers Israël ont également connu des pics après les grandes vagues d’attentats des années 2010 et depuis 2023. Ces départs ne sauraient évidemment être attribués à une cause unique ; mais ils témoignent, pour une partie de ceux qui partent, du fait que la question de la sécurité et de l’avenir en France est devenue plus concrète.

C’est peut-être là que se révèle le plus profondément la gravité de l’antisémitisme : non pas seulement dans le nombre des actes qu’il provoque, mais lorsqu’il conduit ceux qu’il vise à organiser leur existence en fonction de la menace qu’il fait peser sur eux.


Marc Knobel est Historien, chercheur associé à l’Institut Jonathas de Bruxelles 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*