La lutte contre l’antisémitisme ne saurait servir de certificat de respectabilité politique
Le 28 septembre, Mediapart a publié une enquête attribuant à Jordan Bardella des messages antisémites datant de 2013. La gravité de ces propos impose la plus grande attention ; la gravité de l’accusation impose aussi la prudence. À ce stade, nous ne pouvons pas affirmer que Jordan Bardella en est l’auteur. Mediapart dit avoir authentifié les échanges. L’intéressé les conteste formellement, dénonce des « faux grossiers » et affirme avoir déposé plainte en diffamation[1].
Cette controverse importe, mais elle en masque une plus ancienne : que vaut la prétention du Rassemblement national à se présenter comme un protecteur des Juifs de France ?
La stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen
Dès son accession à la présidence du FN, en janvier 2011, Marine Le Pen ambitionne de conquérir le pouvoir. Elle place son discours sous le signe de la République et de l’héritage de 1789. Mais, pour espérer accéder un jour à la présidence de la République, elle comprend qu’elle doit transformer le parti, tenter de rassembler la droite et se défaire de l’image léguée par son père. Le 20 août 2015, Jean-Marie Le Pen est exclu du parti qu’il a contribué à fonder. Ses propos infâmes sur les chambres à gaz, son antisémitisme et son racisme entravaient la stratégie de « dédiabolisation » menée par sa fille. Elle l’écarte, mais conserve autour d’elle plusieurs protagonistes du FN au passé sulfureux. Et l’exclusion du père ne vaut pas, à elle seule, condamnation sans réserve de tout ce qu’il a dit : dans un premier temps, Marine Le Pen s’emploie surtout à s’en démarquer.
Concernant l’antisémitisme, Louis Alliot, alors vice-président du FN, expose cette stratégie dans un entretien accordé à l’historienne Valérie Igounet en décembre 2013[2]. Il explique ce qui, selon lui, fait obstacle au vote FN : « La dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n’était pas l’immigration, ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste. » La dimension politicienne de cette déclaration saute aux yeux : il s’agit de lever un obstacle électoral.
Jonathan Hayoun, réalisateur de documentaires et ancien président de l’UEJF, le disait lors d’un entretien publié en 2019 : « Dans sa stratégie dite de dédiabolisation, les juifs représentent clairement une cible à neutraliser voire à séduire. Non pas tant pour le pseudo-électorat juif mais bien pour la symbolique que représenterait un dialogue possible entre le Front National et les institutions juives. Marine Le Pen y verrait donc une caution qui effacerait l’histoire et l’actualité de l’antisémitisme d’extrême droite. Les institutions juives ne sont pas dupes et tiennent en effet[3] ». Depuis 2011, Marine Le Pen poursuit cette stratégie et tente de prendre ses distances avec l’antisémitisme, non sans contradictions.
Un héritage que les communiqués n’effacent pas
Je prends acte des condamnations de l’antisémitisme prononcées par les dirigeants du RN. Elles n’effacent pourtant ni l’héritage du Front national ni les préjugés qui persistent dans une partie de son électorat.
Que Marine Le Pen et le RN veuillent se présenter comme un « rempart », un « bouclier » pour les Juifs de France me paraît profondément discutable. Il faut se souvenir de l’histoire de ce parti : le FN a longtemps fait cohabiter d’anciens collaborationnistes, des militants issus de diverses traditions de l’extrême droite, des catholiques intégristes et des courants identitaires ou néopaïens. Il ne suffit pas de changer de nom ou de discours pour régler la question de cette filiation politique. Celle-ci ne démontre pas que chaque dirigeant actuel partage les convictions de ses prédécesseurs ; elle interdit en revanche, de considérer que ce passé serait définitivement soldé.
Ce n’est d’ailleurs pas au RN de constituer un « bouclier » pour les Juifs, mais à la République, à ses institutions et à l’ensemble des forces démocratiques de garantir leur sécurité et leurs droits. Que Marine Le Pen insiste sur l’antisémitisme islamiste tout en faisant de l’immigration un thème central de son discours n’étonnera personne. De l’autre côté, les prises de position de Mathilde Panot et de responsables de LFI donnent trop souvent le sentiment que l’antisémitisme d’extrême droite retient davantage leur attention que celui qui met en cause leurs propres analyses. Au RN, c’est l’antisémitisme des musulmans ou des islamistes qui occupe le premier plan. Ces lectures sont sélectives. La réalité est plus complexe. L’antisémitisme n’appartient à aucun camp : il peut traverser une partie bien plus large du spectre politique français. Ses stéréotypes sont anciens, mais ils se recomposent au gré de l’actualité, la crise des « gilets jaunes », la pandémie de Covid-19 ou le conflit israélo-palestinien en ont fourni des exemples. Le combattre exige de le reconnaître aussi lorsqu’il dérange son propre camp.
Enfin, la posture protectrice du RN doit être confrontée à ses propositions. Marine Le Pen a défendu l’interdiction de l’abattage rituel sans étourdissement, qui aurait aussi touché l’abattage casher. Cette position ne peut toutefois être présentée comme une mesure actuellement arrêtée du parti : en 2024, Sébastien Chenu a affirmé que l’abattage rituel resterait autorisé en cas de victoire du RN. La question du port de la kippa dans l’espace public appelle la même précision : interrogé à ce sujet, il a renvoyé le débat à plus tard. Ces variations justifient que l’on demande au RN des engagements clairs sur la liberté de culte, plutôt que de lui décerner sur parole un brevet de protection. Sa xénophobie, son enfermement identitaire et sa proximité avec d’autres extrêmes droites européennes posent, au-delà même de l’antisémitisme, la question de l’équilibre démocratique dont les Juifs de France dépendent aussi[4].
Des préjugés qui persistent
La rupture proclamée par le RN ne se mesure pas seulement aux déclarations de ses dirigeants. Elle se lit aussi dans les préjugés présents chez certains de ses électeurs, sympathisants et militants. L’étude « Radiographie de l’antisémitisme en France », publiée en 2022 par l’American Jewish Committee, la Fondation pour l’innovation politique et l’Ifop, ne permet ni d’assigner une opinion à tous les électeurs ni de réduire l’antisémitisme à une seule famille politique. Elle montre toutefois que certains préjugés demeurent fortement présents dans différents segments de l’électorat[5]. L’affirmation selon laquelle « les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est partagée par 39 % des électeurs de Marine Le Pen et 33 % des proches du RN, contre 26 % de l’ensemble des personnes interrogées. Elle l’est également par 33 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 34 % des proches de LFI. Parmi les proches du RN, 20 % estiment que l’on parle trop de l’antisémitisme.
Une respectabilité venue d’Israël ?
Le RN cherche ailleurs la respectabilité que son bilan ne lui donne pas. L’invitation de Jordan Bardella et de Marion Maréchal à une conférence sur l’antisémitisme à Jérusalem, en mars 2025, en a été une illustration. J’écrivais alors que, pour de nombreux amis d’Israël, cette invitation était perçue comme « une provocation et un manque d’empathie » envers les Français juifs qui combattent l’extrême droite. Dans Le Point, je constatais qu’un événement consacré à la lutte contre l’antisémitisme s’était transformé en tribune pour des dirigeants d’extrême droite en quête de respectabilité[6].
La rencontre du 15 avril 2026 entre Marine Le Pen et l’ambassadeur d’Israël relève, à mes yeux, de la même logique : j’écrivais dans Marianne qu’elle n’avait « rien d’un banal geste protocolaire ». Ces gestes diplomatiques peuvent répondre à des calculs politiques ; ils ne sauraient tenir lieu de certificat. Et les Juifs de France n’ont pas à être tenus pour solidaires des choix d’un gouvernement étranger, encore moins à servir de caution politique à un rapprochement avec le RN.
Combattre sans réserve
Je refuse toute lutte sélective contre l’antisémitisme, qui le dénonce chez l’un et le minimise chez l’autre. Mais il y aurait une autre confusion : dédouaner l’extrême droite de ce qu’elle est et de ce qu’elle porte au seul motif qu’elle prétend aujourd’hui combattre l’antisémitisme. Que l’enquête de Mediapart soit confirmée ou démentie, la question de fond reste entière. Un parti ne devient pas l’ami des Juifs parce qu’il le proclame, ni parce qu’un gouvernement étranger le reçoit.
Note bibliographique
Textes de Marc Knobel cités ou mobilisés dans cet article :
« Le Rassemblement national est-il l’ami des Juifs ? », L’Arche, no 704, mai-juin 2024, p. 37-42.
« Serge Klarsfeld et le RN. Une position qui pose question », La Revue civique, 19 juin 2024.
« L’invitation controversée du RN à Jérusalem : un rapprochement problématique », La Règle du jeu, 13 mars 2025.
« À Jérusalem, opération blanchiment pour l’extrême droite européenne », Le Point, 27 mars 2025.
L’historien Marc Knobel à la Revue Civique : « l’antisémitisme ne saurait devenir l’instrument de joutes diplomatiques », 15 mai 2025.
Pourquoi les juifs seraient victimes d’un rapprochement entre Israël et l’extrême droite, par Marc Knobel, L’Express, 1er mars 2025.
Tribune sur la rencontre entre Marine Le Pen et l’ambassadeur d’Israël, Marianne, 17 avril 2026 ; texte également publié sous le titre « Israël–RN : quand la realpolitik flirte avec l’oubli » dans The Times of Israël, 23 avril 2026
Tenir la ligne républicaine : ni RN ni LFI, La Revue des Deux Mondes, 24 mars 2026.
[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/09/28/propos-antisemites-attribues-a-jordan-bardella-le-crif-denonce-une-illustration-des-limites-de-la-dediabolisation-du-rn_6785088_823448.html
[2] Entretien de Louis Alliot, 6 décembre 2013, in Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours, Paris, Seuil, p. 420.
[3] Crif.org, « Comment l’extrême droite a voulu séduire les juifs de France ? Entretien avec Judith Cohen Solal et Jonathan Hayoun », 5 mars 2019.
[4] https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/marc-knobel-israel-ne-doit-pas-contribuer-meme-indirectement-a-offrir-un-brevet-de-respectabilite-au-rn
[5] https://www.fondapol.org/etude/radiographie-de-lantisemitisme-en-france-edition-2022/
[6] https://www.lepoint.fr/debats/a-jerusalem-operation-blanchiment-pour-l-extreme-droite-europeenne-27-03-2025-2585828_2.php
