Si l’on ne craint pas les raccourcis, on peut résumer les aspirations économiques du XXe siècle à une alternative entre deux modèles : le capitalisme et le communisme – on négligera provisoirement les régimes politiques autocratiques ou fascisants qui ne sont que des rustines éphémères de l’histoire. Après soixante-dix ans de compétition, l’implosion de l’URSS, entre 1989 et 1991, a donc consacré un modèle aux dépens de l’autre. Le capitalisme l’a emporté, sans recours à la force, par de simples mécanismes financiers. C’est ce qu’on a appelé « la Fin de l’histoire ». Francis Fukuyama l’a, sur les traces de Hegel et Kojève, parfaitement théorisée en entérinant la victoire du libéralisme dès 1992. Aucune autre idéologie, selon lui, n’est alors en mesure de supplanter la démocratie capitaliste. C’est « l’horizon indépassable ». Fin du débat, commencé un siècle plus tôt.
Et nous voici au lendemain du 17-Octobre. 2026. Trente-cinq ans plus tard.
Que s’est-il passé ? Pourquoi ces hordes de casseurs-pilleurs dans les centres des grandes villes de France ? Sont-ils manipulés par l’ultragauche ou l’extrême droite ? Ou s’agit-il seulement de délinquants hors de contrôle ?
Une possible réponse échappe au traditionnel clivage gauche-droite. Et même, probablement, à toute représentation politique contemporaine. Le mouvement initié par les lycéens le 17 septembre, d’abord amplifié par l’opportunisme de La France insoumise puis livré à lui-même, dépassé par la violence et le jusqu’au-boutisme, non pas de quelques individus, mais d’une foule haineuse qui, au passage, fait le lit du RN, a sans aucun doute, bien au-delà des enjeux électoraux de 2027, des causes profondes. Que l’on appellera « la Fin du travail ».
Le travail ne permet plus de vivre. Fin de l’emploi, fin de l’avenir, fin de l’espoir.
L’idée a déjà été formulée il y a exactement trente ans par l’Américain Jeremy Rifkin dans un ouvrage préfacé par Michel Rocard où il remet en cause l’ordre social fondé sur le travail. « Si rien n’est fait, le fossé se creusera entre une petite élite influente et la masse croissante de travailleurs pauvres et de chômeurs. Une minorité concentrera entre ses mains travail, revenus et pouvoirs pendant que le reste de la population, exclu de tout, tentera de s’emparer par la force de ce que le système ne lui donnera plus naturellement. » 2026, nous y voilà. À un détail près : Rifkin, en 1996, croit encore, malgré son titre prophétique, aux vertus du travail. Il le réserve seulement à une élite capable d’en tirer profit. Ce que l’on ne sait pas encore quand il rédige son livre, c’est que la richesse produite dans les décennies suivantes sera issue non plus du travail, mais de la spéculation financière, du rapport du capital et des actifs appartenant déjà aux riches. Comme une sorte de réaction en chaîne où chaque neutron libéré génère trois autres neutrons, et ainsi de suite. Dans l’industrie nucléaire, on utilise un modérateur capable d’absorber le trop-plein de neutrons afin d’éviter ce qu’on appelle la divergence. Faute de quoi, on obtient une bombe atomique. L’enrichissement quasi exponentiel de quelques-uns au détriment des masses à qui les valeurs républicaines du travail sont déniées n’est donc pas sans risque. Il pourrait remettre en cause tout à la fois le modèle capitaliste ultralibéral actuel et la stabilité sociale en provoquant une « divergence » explosive. Ce que les laissés-pour-compte des banlieues, et plus généralement du Sud, ne peuvent obtenir par le travail, ils finiront par venir le chercher par la force chez les riches des centres-villes, respectivement du Nord. Le 17-Octobre n’est peut-être, en ce sens, qu’un nouvel avertissement. Que le Rassemblement national arrive au pouvoir au printemps prochain et sa doctrine répressive ne fera qu’accélérer le chaos, l’insurrection et, pourquoi pas, la révolution. Mais l’on ne saurait réduire à la menace frontiste le désordre d’aujourd’hui. Dans La Fin du travail, Rifkin évoque des pistes pour en sortir. Un « troisième secteur » : c’est-à-dire ni le capitalisme ni le communisme, mais une économie solidaire qui protégerait les plus démunis. Ce qu’aujourd’hui, en quelque sorte, on nomme économie circulaire, participative, durable… bref, une forme d’économie sociale qui reste encore à inventer. D’urgence.
