Voici venu le temps des matchs qu’on ne peut que gagner. Ou perdre, avec pour conséquence immédiate le retour déçu à la maison. Le match nul n’est plus autorisé. Il faut un vainqueur. Et pour être champion du monde en 2026, il faudra, dans cette formule augmentée, cinq victoires consécutives depuis les 1/16e jusqu’à la finale du 19 juillet.

Avec cette phase où l’on procède par élimination directe revient donc la traditionnelle saison des penalties si redoutée des cardiaques. Entre les finales perdues de 2006 et de 2022, combien de Français ont frôlé, eux aussi, l’élimination directe ? Les joueurs de l’équipe de France, et Mbappé le premier, s’en souviennent. Pour éviter cette échéance définitive, ils ont résolu de mettre les bouchées triples. Trois buts par match, c’est la moyenne minimale à laquelle ils sont tenus, gageant que leurs adversaires en marquent moins. Un Deschamps d’attaque. Ça ne s’était jamais vu.

Toutes les équipes n’ont pas cette chance. Et certaines sont condamnées à gagner sans jouer. Comme le Paraguay, décidé à contraindre l’Allemagne à la séance de tirs au but, fort d’un gardien, Orlando Gill, tout proche des deux mètres d’altitude et d’une envergure impressionnante. Trois penalties manqués par la Mannschaft, exit l’Allemagne, donc, et exit les Pays-Bas, dont le gardien, lui, s’est illustré dans le même exercice avec un résultat inverse à celui du Paraguay. Bart Verbruggen réussit en effet l’exploit inédit d’arrêter le tir du Marocain Soufiane Rahimi et, dans le même mouvement, de mettre le ballon dans son propre but d’un geste maladroit de la jambe en voulant se relever ! Du grand art digne de l’école flamande. Verbruggen probablement privé d’Oranje[1], même à Noël.

Il est une autre habitude à laquelle il serait dommage de déroger : c’est la critique indignée de l’arbitrage. Quelques que soient les équipes en présence, quels que soient les joueurs, l’enjeu, la nationalité de l’arbitre et son cursus, celui-ci est toujours coupable, c’est un principe. Et c’est un principe constitutif de la nature dramatique du football. Sans erreur d’arbitrage, qui, en âge de l’avoir vécu, se souviendrait de « Séville 82 » ? (Pour rappel, une des plus grandes injustices de l’histoire du football : Schumacher, le gardien de but allemand, après avoir blessé volontairement le Français Battiston, qui sortira inconscient du terrain en ayant perdu trois dents, ne sera pas sanctionné. L’Allemagne élimine aux penalties la France de Platini, à qui, comme cette année, la Coupe du monde était promise). La généralisation de l’arbitrage vidéo (VAR) n’a rien changé à l’affaire. C’est toujours, in fine, un homme, qu’il soit sur le terrain ou derrière un écran, qui prend la décision ultime. Avec ses intentions, nobles ou douteuses, ses forces et ses faiblesses. Jusqu’à ce que l’Intelligence Artificielle s’en mêle. Il est fort probable en effet que tôt ou tard des algorithmes feront les choix à la place de l’arbitre. Triste perspective où l’on ne saura plus qui blâmer pour excuser nos défaites. En attendant, cette Coupe du monde 2026 nous offre son lot de fatalités regrettables. On remarquera un léger glissement normatif dans l’application des règles du football. Par exemple, il est aujourd’hui autorisé, voire conseillé, de plaquer son adversaire à la façon d’un rugbyman, de le pousser dans le dos à deux mains s’il a la fâcheuse idée de courir plus vite que vous ou enfin d’essuyer ses crampons sur ses mollets quand, insolent, il vous dribble – encore que cette dernière proposition soit sujette à interprétation selon que l’on s’appelle Messi ou Balogun ; carton rouge et suspension pour le second, rien pour le premier dans des situations rigoureusement identiques. L’éternelle loi du marché. On peut donc naïvement s’interroger sur les évolutions permissives de l’arbitrage aux États-Unis. Trump aurait-il, pour plaire au public américain habitué à la brutalité de son football, influencé la manière de juger ? Faut-il que cette Coupe du monde soit celle de tous les records, à tout prix ? Plus de matchs, plus de buts, plus d’injustice donc d’émotion, des héros encore plus glorieux ? Davantage de spectacle en somme : bienvenue à Rome, USA, aux jeux du cirque du troisième millénaire. Mieux vaut donc, si l’on espère aller loin dans cette compétition, s’appeler Mbappé ou Ronaldo, ou bien jouer pour l’Argentine ou l’Espagne plutôt que le Sénégal ou la Croatie (éliminée d’un cheveu de la tête d’Igor Matanovic détecté par le « Snicko », le capteur situé dans le ballon connecté, pour valider un hors-jeu plus que discuté). Rien de nouveau, et c’est en grande partie justifié par le mérite, à ces quelques détails près qui semblent cette fois pleinement assumés par les hautes autorités. Et puisqu’il serait injuste d’achever cette quatrième chronique sans parler de Gianni Infantino, voici un autre détail qui nous rapproche de Rome : le maître du foot aura, à l’issue de ce Mondial nord-américain, parcouru environ deux fois et demie le tour de la Terre avec son jet privé. Une broutille en comparaison des déplacements prévus pour la prochaine Coupe du monde qui sera répartie sur six pays et trois continents.

Mention spéciale, enfin, pour deux coachs très en vue. Rudi Garcia d’abord, dont le stylo quatre couleurs a fait merveille lors du 1/16e contre les infortunés Sénégalais. Même s’il n’a pas vu grand-chose du match, tout occupé qu’il était à griffonner des consignes multicolores avec son BIC sur un morceau de PQ, notre Rudi national a réussi la prouesse de qualifier les Belges encore menés 2-0 à la 86e minute ! À moins que ce ne soient les Belges eux-mêmes. Et Carlo Ancelotti pour finir, qui, tel un ruminant fasciné par le passage du train de 18h54, martyrise son chewing-gum à longueur de match, bouche largement ouverte, mais impeccable costume noir dans l’espoir de gagner la clémence du public brésilien, fin connaisseur et esthète. Puissent-ils, ces figures du football, encore égayer quelques-unes de nos soirées à venir.

Et à l’heure de boucler ces lignes, deux ultimes mentions spéciales. La première pour le Paraguay dont l’équipe d’anti-football, un sport né et largement pratiqué en Amérique du Sud, aura tout fait pour répéter le hold-up réalisé en 1/16e de finale contre l’Allemagne. Les nerfs et le talent de quelques-uns des Français, dont Désiré Doué, pour le nommer, ont eu raison d’une stratégie du chaos, de la violence, de la simulation et du refus du jeu. Et enfin, à tout seigneur tout honneur, l’inénarrable arbitre ouzbek, monsieur Ilgiz Tantashev (dont on est pressé d’oublier le nom), a, lui, multiplié les exploits dans ce match : pas un carton jaune pour les Paraguayens, très peu de fautes sifflées, dix minutes de temps additionnel en fin de match, un penalty oublié (erreur, heureusement, corrigée par la VAR tenue par un camarade chilien probablement habitué aux forfaits de ses voisins…) et une incapacité générale à maîtriser les débats. Voire, en laissant non-jouer, une incitation à les faire dégénérer. Du grand art là encore ! Dans le registre, il reste donc l’Argentine, qu’on espère vivement retrouver, à moins qu’il ne faille lui souhaiter prochainement un bon vol retour…


[1] Nom de la sélection des Pays-Bas.

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