La France affronte l’Irak. Non pas sur le terrain des ressources énergétiques ou de l’islamisme radical mais pour une place en seizième de finale. Le match se déroule à Philadelphie et nous sommes, quelques millions de suiveurs passionnés, devant notre télé, en France, malgré l’heure tardive. Ici, il fait chaud. Là-bas, on craint des orages violents. À la mi-temps, Mbappé a déjà frappé. Du gauche, son « mauvais » pied, et l’équipe de France mène 1-0 alors qu’une pluie torrentielle fait fuir les 68 000 spectateurs du Lincoln Financial Field dont les tribunes ne sont pas couvertes. Match interrompu. Principe de précaution. On ne badine pas en Amérique avec les risques liés aux intempéries. Il faudra attendre deux heures et douze minutes pour que la partie reprenne. Sur un terrain plus proche des marécages de Louisiane que d’un green écossais. Après trois heures et quarante-huit minutes de joute, plus long match de l’histoire de la Coupe du monde, la France l’emporte 3 buts à 0. Qualifiée pour la deuxième phase à élimination directe donc. Il est bientôt trois heures du matin. J’éteins mon téléviseur. Soulagé que la tempête qui a balayé la côte Est n’ait pas bouleversé la logique sportive. Épuisé, non par la tension née du match ni en raison de l’heure avancée mais par la canicule qui ruine nos nuits françaises depuis bientôt une semaine – un nouveau record absolu de température a été battu cette nuit, et le sera à nouveau les deux nuits suivantes – et pour au moins une semaine encore. Ici ou là-bas, mêmes causes, mêmes effets. Concordance du temps qu’il fait ou quand le dérèglement climatique s’invite des deux côtés de l’Atlantique au beau milieu d’un vulgaire match de foot. La hauteur de l’événement – je veux parler de la Coupe du monde bien sûr – permettra peut-être aux chefs d’État de mesurer enfin ce qu’aucune COP n’est encore parvenue à leur faire admettre collectivement. On se dirige tout droit vers une catastrophe absolue : imaginez un instant que la France ne gagne pas la Coupe du monde !
Eh oui, il arrive un moment où le sport l’emporte sur la politique. Et c’est heureux s’agissant du plus grand événement sportif mondial avec les Jeux Olympiques.

Après la pluie de Pennsylvanie, la pluie de records. Messi et Mbappé continuent leur duel à distance, rejoints provisoirement par Dembélé, Haaland et Vinicius. Record de buts dans une Coupe du monde, record de buts marqués en Coupe du monde dans l’ensemble d’une carrière, record de Coupe du monde jouées, record de durée pour un match, record d’arrêts pour le gardien de Curaçao… Il semble qu’aucune statistique ne puisse résister aux étoiles modernes du football – ni, d’ailleurs, aux analystes toujours prompts à proposer de nouveaux défis pour mieux tenir en haleine leur public. Même le vocabulaire footballistique a dû se renouveler dans la langue des commentateurs et des professionnels. Ainsi, on ne dit plus arrière gauche, ni même latéral gauche mais piston gauche. Métaphore mécanique dont on appréciera l’élégance. L’entraîneur, lui, est devenu un coach, les défenseurs centraux forment une charnière (quincaillerie, cette fois), une équipe ne domine plus, elle gagne le momentum et, fi du score, bientôt on ne retiendra que les expected goals. Sans parler du VAR (que pour ma part je préfère accorder au féminin, le principe manquant déjà tellement de poésie), des hydration breaks ou des Refcams et autres spidercams (respectivement caméra embarquée par l’arbitre et suspendue au-dessus du terrain, qui nous offrent des vues aussi déformées qu’inutiles) venus nous rappeler que le football est né en Angleterre. Autre curiosité sémantique : même s’il porte le numéro 11, Olise est ce qu’on appelle communément un 10. Mbappé, le 10, est un 9 et Barcola, le 12, joue en numéro 11 de ma jeunesse. Comprenne qui pourra, le football pour les nuls n’est pas encore écrit.

À l’opposé des nuls, il y a les stars. Avec trois victoires en trois matchs et dix buts marqués, notre équipe nationale est celle qui a fait la plus forte impression au terme des phases de poule. La France dispose d’un potentiel offensif sans équivalent ; le monde entier nous envie le cinq majeur : Mbappé, Dembélé, Olise, Doué et Barcola. Restent quelques petites lacunes défensives à combler, nos pistons ayant la fâcheuse tendance à se comporter comme des soupapes qui laissent échapper la pression mise par les avants sur l’adversaire. Osons toutefois le dire : cette équipe tricolore (dont le maillot « extérieur » vert pâle fait référence à la Statue de la Liberté offerte par la France à l’Amérique) mérite sa revanche sur l’Argentine de 2022. Vieillissante, fragile en défense, l’Albicelestes et son incommensurable pulga[1]gardent cependant les faveurs de la FIFA (Infantino encore, comment l’oublier, qui a refusé aux Français de porter un brassard noir en hommage à la maman décédée de dédé) puisque leur parcours jusqu’à la finale est aussi dégagé qu’un ciel andin. Qu’à cela ne tienne, le rendez-vous est pris, ces deux-là ne pourront se retrouver que pour l’ultime défi. D’ici là, chacun devra gagner quatre matchs.


[1] Surnom donné à Lionel Messi qui signifie « la puce ».
.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*