Que retiendra-t-on de cette Coupe du monde en Amérique ? Les exploits individuels ? Le « toujours plus haut, plus grand, plus fort » voulu par la FIFA et son allié Trump ? Les affaires extrasportives ? La mise en scène hollywoodienne du spectacle ou bien le triomphe du sport ? En l’occurrence, celui d’un sport collectif qui se pratique à onze et ne peut se résumer à la seule performance d’un joueur, quand bien même il s’appelle Messi ou Mbappé. Il est probablement encore un peu tôt pour tirer des conclusions définitives et objectives de ces six semaines de compétition, mais, à ne jamais prendre de risques, on finit comme Thomas Tuchel, éliminé aux portes de la finale avec l’Angleterre pour s’être montré pusillanime. Alors, osons. Parlons un peu technique, disons ce qu’on a aimé, ce qu’on a détesté, évoquons les regrets, les joies, les indignations et les espoirs qui, finalement, accompagnent tous ceux qui, au soir du 19 juillet, ont remisé leurs crampons ou éteint leur téléviseur, jusqu’à la prochaine.

Madonna fait son entrée dans le stade de New York à la mi-temps de la finale, conduite par Ronaldinho et Ronaldo.
Madonna fait son entrée dans le stade de New York à la mi-temps de la finale, conduite par Ronaldinho et Ronaldo.

Cette dernière semaine a consacré quatre équipes, la France, l’Espagne, l’Angleterre et l’Argentine, déjà considérées comme les meilleures du monde. Deux ont été privées de finale : l’Angleterre, on l’a vu, pour avoir manqué d’audace face à l’Argentine, et la France, par excès de confiance. Didier Deschamps aura brillé pendant quatorze ans à la tête des Bleus avec un principe fondamental : pour gagner, il faut commencer par ne pas perdre, c’est-à-dire bien défendre. Ébloui lui-même par l’armada offensive à sa disposition cette année (Mbappé, Dembélé, Olise, Doué et Barcola), il a, pour une fois, dérogé à sa propre règle pour aligner quatre attaquants et deux milieux de terrain. Un 4-2-3-1 au lieu du traditionnel 4-3-3. Un dispositif qui a remarquablement bien fonctionné contre des équipes « moyennes », mais s’est avéré déséquilibré contre l’Espagne, un adversaire à la hauteur de nos ambitions. Pour expliquer notre défaite, on pourra toujours regretter certaines décisions arbitrales, la fatigue de l’un ou la blessure de l’autre, un coaching tardif et insuffisant, la maladresse, jusque-là sans conséquence, de tel ou tel joueur, mais le verdict, simple et sans appel, est venu de Luis de la Fuente, le sélectionneur espagnol : « Les meilleurs joueurs du monde ont perdu contre la meilleure équipe du monde. » Contrairement au paradigme en vogue chez les MAGA, le collectif l’a emporté sur les individualités. Le PSG en avait déjà fait la démonstration ces deux dernières années en Ligue des champions, sous la direction d’un autre Luis, Enrique, espagnol lui aussi. Le Premier ministre de son pays, le socialiste Pedro Sánchez, s’est permis de renvoyer Donald Trump dans ses buts pendant la guerre contre l’Iran. On déteste avoir perdu contre la Roja, mais on aime que ce soit contre cette équipe et pas une autre.

Victorieux, Lamine Yamal console Messi, pourtant l’élu de la FIFA.
Victorieux, Lamine Yamal console Messi, pourtant l’élu de la FIFA. Photo : Marc Roussel.

On retiendra aussi le score hors norme de la petite finale, qui a offert à un Deschamps dépassé pour la deuxième fois consécutive une sortie spectaculaire, à la hauteur de son palmarès, mais pourtant décevante. Six buts à quatre pour l’Angleterre ! Il faut remonter à 1982 pour trouver une telle prodigalité en Coupe du monde. Le football est un sport où, par nature, on marque peu, contrairement à tous les autres sports collectifs. Cette caractéristique sans équivalent a souvent pour conséquence une dramaturgie exacerbée. On peut observer à tout moment des retournements de situation imprévisibles, multiples et parfois même injustes, ce qui renforce encore la dimension théâtrale de certaines rencontres. C’est sûrement ce facteur constitutif du football qui lui vaut une popularité unique au monde. Ce France-Angleterre 2026, malgré la défaite des Bleus et l’ennui annoncé, a donc réussi l’impossible : nous offrir à la fois une démonstration sportive (en dix buts et deux temps) et un spectacle à rebondissements digne d’une tragédie antique. Ce sont les joueurs, et eux seuls, qu’il faut pour cela féliciter.

Shakira et le chanteur nigérian Burna Boy pendant la mi-temps de la finale
Shakira et le chanteur nigérian Burna Boy pendant la mi-temps de la finale. Photo : Marc Roussel.

On ne pourra pas en dire autant du match Espagne-Argentine. Une finale de géants qui n’aura accouché, après deux heures de combat, que d’une valeureuse souris rouge, tant les Argentins ont refusé de jouer et multiplié les fautes. Souvent impunément. Le collectif des tombeurs de la France aura eu raison d’une Argentine qui n’avait pour seule ambition que de refaire le coup funeste des tirs au but de 2022. C’est aussi la victoire de la jeunesse : Lamine Yamal est désormais dans le grand bain, aux dépens du prestigieux tuteur de sa prime enfance, Lionel Messi. On se consolera avec des statistiques flatteuses pour les Français : Mbappé termine meilleur buteur de la compétition avec dix réalisations, tandis que Michael Olise finit meilleur passeur (sept passes décisives, mieux que Pelé !). Notre Kyky national s’octroie par ailleurs le record de buts marqués en Coupe du monde (22) et, à regarder l’âge de ses challengers, on peut déjà dire qu’il n’est pas près d’être rejoint ! En dépit des efforts répétés de la FIFA et de ses arbitres, la formule employée à propos de ce dernier match – « la meilleure équipe du monde face au meilleur joueur du monde », cette fois au singulier – se sera révélée prémonitoire : Messi n’aura donc pas gagné une deuxième Coupe du monde consécutive. Ce doublé aurait définitivement fait de lui le plus grand joueur de tous les temps et lui aurait peut-être valu un neuvième Ballon d’or. Un tel acte manqué valait bien quelques larmes en mondovision sur la pelouse de New York. Comme l’a confessé Mbappé après la première mi-temps calamiteuse contre les Anglais : « Il nous arrive d’être humains. »

Lionel Messi après l’expulsion de son compatriote Enzo Fernandez en finale de la Coupe du monde.
Lionel Messi après l’expulsion de son compatriote Enzo Fernandez en finale de la Coupe du monde. Photo : Marc Roussel.

À tout seigneur, tout honneur : c’est à Gianni Infantino – ne jamais négliger le patron de la FIFA – que reviendra le mot de la fin. Je résume à peine : « Cette Coupe du monde américaine a été le plus grand événement que l’humanité ait jamais connu. » Que voulait-il célébrer : un événement sportif ou un spectacle ? Le football ou la glorification d’une poignée de stars, et pas uniquement celles qui jouent avec un ballon ? Après le sacre de l’Espagne et avec l’arrivée de Zizou, il nous reste quatre ans pour tenter d’y répondre.

Infantino et Trump, sifflés à leur entrée sur le stade de New York, remettent la médaille du perdant à Lionel Messi.
Infantino et Trump, sifflés à leur entrée sur le stade de New York, remettent la médaille du perdant à Lionel Messi. Photo : Marc Roussel.

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