Il y a, dans le souffle du temps, une urgence propre aux lycées, une ivresse qui pousse les enfants des faubourgs et des avenues à bloquer les grilles, à accumuler les chaises, à brûler les conteneurs sous un ciel gris d’octobre. C’est une affaire de corps impatients, de voix qui se déchirent et d’innocence dévoyée. On y crie l’injustice de l’époque, la misère promise, la peur du lendemain ; et l’on aurait mauvaise grâce à nier ce qu’il y a là de cœur palpitant, de vraie blessure subie. 

Mais pour comprendre comment s’amorce ce glissement tragique où la destruction l’emporte sur toute charité, il faut avoir le courage de regarder ce qui se dresse en face : cette force d’État qui ne vient plus apaiser, mais réprimer. Il y a une hypocrisie fondamentale à exiger de la jeunesse une retenue absolue, une élégance de princesse et une patience de saint, quand on lui oppose en retour le visage aveugle et mécanique de la brutalité institutionnelle.

De la blessure au passage à l’acte

Il faut essayer de penser la « violence » des lycéens. Ce n’est pas facile, et c’est parfois douloureux.

À regarder ces barricades improvisées, on ne peut s’empêcher de songer à ce que Bernard-Henri Lévy écrivait dans les colonnes de La Règle du jeu au sujet des Gilets jaunes : qu’il est des moments où la détresse est incontestable, où la fureur s’enracine dans une douleur réelle, mais où cette légitimité même ne saurait servir de sauf-conduit. Car la colère, fût-elle née de l’offense et de l’abandon, ne détient aucun privilège absolu. Elle n’est ni un droit divin, ni un brevet de sagesse. Ce que le philosophe rappelait alors face au tumulte des ronds-points, il faut l’entendre aussi sur le parvis des lycées. Lorsque la protestation bascule, lorsque le groupe devient la meute, lorsque la pierre jetée, la vitrine brisée, la haine crachée ou le camarade empêché d’apprendre deviennent le langage de la contestation, quelque chose se corrompt. La colère cesse d’être une revendication pour devenir une démission de l’esprit. Elle cède à ce drôle de parfum, ce goût pour le chaos et l’invective, qui n’a plus rien à voir avec le beau refus de l’injustice. On dirait alors que ces jeunes gens, pris par le vertige des grands rôles historiques, oublient la fragilité des hommes et des institutions qu’ils bousculent. Ils croient incarner le peuple ou la jeunesse héroïque ; ils ne font parfois – parfois – que singer les tragédies anciennes en y ajoutant la brutalité du jour. Ils oublient que le ressentiment n’a jamais fondé la vérité, et que ce n’est pas parce qu’on a mal que l’on a raison de tout détruire.

La passion lycéenne est magnifique tant qu’elle cherche la lumière et le dialogue ; elle se défigure dès lors qu’elle s’absout elle-même de toute règle, de toute décence et de toute pitié, sous le prétexte commode et paresseux que sa cause est sacrée. La souffrance donne le droit de parler, de crier, de réclamer justice ; elle ne donne jamais celui d’abdiquer la pensée ni de piétiner la république des hommes.

La révolte qui appelle un maître

Il faut alors se souvenir du mot fameux de Lacan aux enragés de Vincennes, en cet hiver 1969 qui prolongeait les débris de Mai : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez. » Ces mots sont comme une sentence gravée au marteau dans la pierre dure d’un porche de séminaire, ou le crachat d’un vieil oracle lucide à la face d’enfants trop gâtés par leurs propres fièvres. Car que disait le psychanalyste à cette jeunesse ivre de rupture, sinon qu’elle se payait d’ombres et de chimères ? Il leur montrait la servitude secrète qui se loge au pli même de la rébellion. Quand la colère lycéenne renonce à la règle, quand elle prend l’émeute pour un art de vivre et le bris de verre pour une preuve de vertu, elle ne détruit pas le pouvoir : elle l’appelle. Elle fabrique, dans l’ombre de ses slogans effrénés, le moule du tyran qui viendra la faire taire. C’est la ruse tragique du désir d’absolu : à trop vouloir renverser l’ordre des pères, la foule sans tête finit toujours par se donner aux poings de fer.

Bernard-Henri Lévy repérait chez les Gilets jaunes cette même dérive, et l’on en retrouve le frisson jusque sur les barricades d’enseignes et de bancs publics élevées par nos lycéens : cette tentation de préférer le vertige de la meute à l’effort de la pensée, la fascination du chaos à la rigueur de la loi. L’insurrection, lorsqu’elle refuse de s’assujettir à la raison, n’est pas une libération ; elle est le prologue d’une servitude nouvelle. Ceux qui bloquent les portes des lycées en croyant réinventer le monde feraient bien de méditer cet avertissement. En s’affranchissant du respect de l’autre et de la mesure républicaine sous prétexte que leur cause est sainte, ils ne font que creuser le lit du nouveau maître – qu’il prenne le visage de la démagogie sauvage, de la brutalité de la rue ou du retour de bâton d’un ordre inflexible. On ne fonde rien sur la pure fureur, sinon le royaume très ancien et très sombre de la force brute.

La volupté du néant

Il reste alors à descendre au fond le plus sombre de cette passion : ce lieu de l’âme où la douleur se renverse en haine, et où la souffrance ne cherche plus à guérir, mais à tout abolir. C’est là la dernière leçon lacanienne que Bernard-Henri Lévy exhume du brasier de Mai 68 pour la tendre aux mouvements contemporains : face à la nudité du désespoir, quand la parole s’effondre et que l’avenir se bouche, le goût de la destruction l’emporte irrémédiablement sur l’amour du prochain : « Et je me souviens, vingt-cinq ans plus tôt encore, à la veille de mai 1968, de ce beau moment de dispute philosophique où l’on vit l’un des maîtres d’alors, Jacques Lacan, reprendre la question classique de savoir comment nous nous comporterions, nous, les humains, si nous était soudain notifiée l’imminence de la fin du monde – et le psychanalyste-métaphysicien de conclure que, loin, comme l’avaient cru Kant et les Lumières, de jouir des belles et ultimes joies que nous aurions en quelque sorte tenues en réserve, nous donnerions vraisemblablement libre cours à un déchaînement de pulsions et de passions où le goût de la destruction l’emporterait, et de loin, sur l’amour du prochain. »

Une lente gangrène des cœurs familiers, donc. C’est le moment où le voisin, le camarade de classe qui veut simplement franchir la grille du lycée, l’homme de la rue qui passe ou le policier qui fait face cessent d’être des semblables. Ils deviennent des obstacles, des figures de pierre, des corps négligeables qu’il faut bousculer ou briser. L’amour du prochain, cette charité difficile, cet effort tenace pour reconnaître en l’autre la même chair vulnérable et le même droit d’exister, s’évapore sous la chaleur fétide du ressentiment.

Lacan le savait avec l’effroi des moralistes anciens : la pulsion de mort est un abîme infiniment plus séduisant que le pénible commerce des hommes. Quand le désespoir s’empare d’une génération ou d’un groupe, la destruction procure une ivresse immédiate, une jouissance presque religieuse. Brûler ce que l’on n’a pas réussi à changer, casser ce qui nous échappe, donne la terrible illusion d’être enfin maîtres du monde, ne serait-ce que le temps d’une flambée. C’est la volupté du néant. Et c’est ici que réside le piège ultime pour la jeunesse en colère. En croyant servir une justice absolue par la brutalité, elle ne fait que céder à la pente la plus basse de notre condition. La colère, dès lors qu’elle répudie l’amour du prochain et s’enivre de sa propre force d’anéantissement, perd la seule chose qui la rendait noble : sa part d’humanité. Elle devient cette passion triste, sombre et stérile qui, sous couvert d’abattre un monde injuste, ne laisse derrière elle que des ruines, du vide, et l’amer regret d’avoir sacrifié ses frères à l’autel d’une fureur sans visage.

La matraque pour seule réponse

Mais l’équation serait incomplète, et singulièrement injuste, si l’on en restait à ce seul procès de la fureur lycéenne. 

La violence policière, déployée sous les grilles des lycées – les gaz suffocants balayés par le vent du matin, le choc assourdissant des grenades, les armes de guerre, le matraquage indistinct des corps adolescents et l’humiliation mise en scène –, ne possède aucune légitimité supérieure. Elle n’est pas le droit ; elle n’est que la force couverte d’une uniformité légale. Quand l’État abandonne la pédagogie et l’écoute pour ne plus parler que le langage du coup de matraque, il abdique lui-même cette dignité républicaine dont il se prétend le gardien.

Cette mécanique effrayante où deux aveuglements s’engendrent l’un l’autre est désespérante. En assénant la violence sous couvert d’ordre public, le pouvoir commet une faute inexcusable : il ferme le cercle de la parole et verrouille les portes du dialogue. Il impose à ces gamineries magnifiques ou désespérées un miroir d’acier. Dès lors, quelle autre option laisse-t-on à des jeunes gens cernés par les boucliers et la fumée ? Lorsqu’une autorité renonce à convaincre pour ne plus chercher qu’à soumettre, elle contraint l’adversaire à parler l’unique dialecte qu’elle semble encore comprendre : celui de la riposte, de la pierre et du feu. Ce n’est pas une justification morale, c’est le constat d’un piège refermé. On exige d’eux la maîtrise et la raison, mais on leur donne la matraque pour seule réponse.

C’est ainsi que la prophétie lacanienne accomplit son tour le plus sombre. La violence d’État, loin d’éteindre l’incendie, légitime aux yeux des insurgés le mépris des règles et accélère la perte du « prochain ». En traitant des enfants insurgés comme des ennemis intérieurs, la puissance publique achève de convaincre la jeunesse que le monde n’est régi par rien d’autre que la brutalité. Elle valide leur désespoir, nourrit leur goût des ruines et prépare, par son intransigeance même, la venue de ce Maître redouté dont tous, d’un côté comme de l’autre de la barricade, finissent par devenir les bâtisseurs involontaires.

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