« L’amour, certes, fait signe, et il est toujours réciproque, II »
C’est sans doute le coup de génie le plus cruel de Lacan, une phrase qui ressemble à une promesse de midinette mais qui cache, sous sa dorure, un piège d’acier. L’amour est toujours réciproque, disait-il à son public médusé, alors que chacun dans la salle ressassait ses propres râteaux, ses passions à sens unique et ses nuits d’insomnie à attendre un signal qui ne venait pas. On imagine la rumeur de désespoir qui s’élève de la terre quand cette parole tombe de la chaire.
Quoi ? dit le clerc amoureux de la fille du bailli qui ne le regarde même pas, quoi ? dit le poète phtisique devant la courtisane indifférente, l’amour serait réciproque ? Mais je crève de son absence, je me consume pour un fantôme qui ignore mon nom, mon lit est froid comme la pierre d’un puits ! Ils croient, les pauvres hères, que l’amour est une affaire de commerce, un échange de bons procédés où l’on donne une once de cœur pour recevoir une once de chair en retour. Ils n’ont rien compris à la superbe de leur propre malheur.
Lacan les regarde de haut, avec ce sourire de grand seigneur qui en a trop vu. Il sait bien, lui, que l’amour ne s’adresse jamais à la personne réelle qui passe dans la rue, celle qui a de la boue aux sabots ou du fard qui coule sur les joues. L’amour s’adresse à l’Autre, avec une majuscule souveraine, à ce grand miroir invisible où nous projetons nos manques d’enfants mal sevrés, nos fictions de complétude.
Quand tu aimes éperdument celle qui te repousse, qu’est-ce qui se passe en vérité ? Tu as inventé un monstre de perfection, une idole qui détient la clé de ton être. Et cette idole, par son refus même, accomplit exactement ce que tu lui demandes : elle valide ton manque, elle entretient ta plainte, elle nourrit ton poème. Elle répond au millimètre près à l’exigence de ton inconscient. En te laissant seul avec tes larmes, elle se fait la complice absolue de ta névrose. Elle te renvoie ton image de poète maudit ou de martyr magnifique.
C’est en cela que c’est réciproque : l’autre répond toujours, non pas avec son coeur, mais avec sa place dans ton dispositif. Il n’y a pas d’amour non partagé, parce que l’amour ne partage rien avec personne ; il ne fait que boucler sur lui-même. Celui que tu appelles ton bourreau ou ton indifférente est en réalité ton partenaire le plus fidèle, celui qui joue le rôle exact que tu lui as écrit pour que tu puisses continuer à jouir de ta détresse.
C’est une réciprocité de fantômes, un pas de deux dans la nuit des miroirs. L’amour est toujours réciproque parce qu’il ne sort jamais du sujet qui aime ; il est un dialogue de l’âme avec son propre manque, où l’autre, quel qu’il soit, consent toujours à servir de décor.
Mais si l’on s’arrête à ce miroir, à cette ronde de spectres où chacun jouit de son propre manque par le canal de l’autre, on rate le fond de la pensée du Docteur. Il faut aller plus loin, pousser la porte du séminaire jusqu’au point où la cruauté se renverse en une étrange et vertigineuse tendresse. Car dire que l’amour est toujours réciproque, ce n’est pas seulement condamner l’amant à une solitude de grand style, enfermé dans le donjon de sa névrose. C’est affirmer un mystère plus grand, presque théologique : le mystère du transfert.
Il faut voir ce qui se passe quand deux êtres, par le plus grand des hasards, au détour d’une rue pavée, dans le brouhaha d’une taverne ou le silence d’un cabinet, se trouvent soudain pris dans les rets du même filet. L’un regarde l’autre et, sans savoir pourquoi, y voit son trésor, son agalma, cette perle précieuse que les dieux cachent dans les corps les plus ordinaires. Il le somme de parler, il le somme de donner ce qu’il n’a pas.
Et qu’arrive-t-il alors ? C’est le miracle du dispositif : l’autre, le destinataire de cette folie, se trouve requis à une place qui le dépasse. Même s’il n’en veut pas, même s’il se sait pauvre, misérable, fait de boue et de doutes comme le reste des hommes, il est touché par la grâce de cette demande. Il est constitué comme Autre. Par le simple fait d’être celui à qui l’on s’adresse avec cette ferveur-là, il est déplacé. Sa propre structure en est ébranlée.
La réciprocité n’est pas un accord des âmes, une harmonie de violons ; c’est une capitulation de la structure. L’amour est réciproque parce que le désir de l’un vient faire une brèche dans l’inconscient de l’autre. On ne reste pas indemne devant quelqu’un qui vous prend pour la cause de son existence. Qu’on le fuie, qu’on le haïsse ou qu’on s’y abandonne, on y répond. On entre dans la danse. Le secret est là : l’amour est toujours payé de retour parce que l’amour est ce qui a le pouvoir exorbitant de faire exister l’autre en tant que sujet.
C’est une réciprocité asymétrique, un choc de deux manques qui s’entrechoquent et qui, dans l’étincelle de leur rencontre, suspendent un instant la misère du monde. Lacan le savait bien : on commence par aimer son propre reflet dans l’oeil de l’autre, mais si l’on est vaillant, si l’on traverse les miroirs, on finit par aimer ce moment unique où deux solitudes absolues se reconnaissent comme partenaires du même jeu divin.
