Avis aux amies et amis des arts qui n’en auraient pas eu vent : une rétrospective du plus fameux peintre italien d’après-guerre, Leonardo Cremonini, se tient depuis le 27 mai à l’espace Richaud, à Versailles. Tous les fervents de la figuration gagneraient à venir s’y réjouir les yeux et s’enrichir l’esprit avant la clôture de l’exposition le 4 octobre prochain.

Cette mostra d’anthologie, présentée dans une chapelle en rotonde du dix-huitième siècle transformée en espace d’exposition, récompense au centuple le voyage depuis Paris, château de Versailles en sus ou pas. On a affaire là à un très grand artiste. On découvre, à travers des œuvres venues de musées, de fondations et de collections particulières, son bestiaire de jeunesse fait d’humains, d’animaux, de végétaux et de minéraux, tous brossés avec une violence sans pareille qui l’apparente à son ami Francis Bacon. On contemple ces immenses toiles métaphysiques de la maturité consacrées aux plages italiennes et à leurs populations-zombies, qui ont fait la réputation artistique et intellectuelle, en Europe et outre-Atlantique, de ce maître de l’art figuratif et de sa renaissance depuis les années 1970 et 1980 jusqu’à nous.

Mort en 2010, Cremonini a été à plusieurs reprises l’hôte posthume de La Règle du jeu, sous la plume de Bernard-Henri Lévy et de Tancrède Hertzog, aujourd’hui co-commissaire, avec Lydia Harambourg, de l’exposition versaillaise Leonardo Cremonini. Le Regard en miroir, dont le catalogue comporte un texte de Dominique Fernandez, le plus italien des écrivains français.

Est-ce le traumatisme du fascisme et de la guerre ? Est-ce le rejet, par le jeune Cremonini en quête de lui-même, du Beau idéal qui, pour Stendhal, faisait tout le génie de l’Italie mais emprisonnait les artistes débutants sous l’étouffante légende d’aînés tenus pour des dieux ? Est-ce la proximité d’un abattoir sur l’île d’Ischia, où Cremonini s’était établi, avant d’élire domicile, en artiste misanthrope, loin du modernisme et de la société de consommation naissante, sur la petite île de Panarea, au nord de la Sicile, encore épargnée par le tourisme de masse ? Toujours est-il que ce premier Cremonini s’engage, fût-ce à son insu, sur les traces d’Antonin Artaud et de son théâtre de la cruauté, qu’il transpose en peinture avec une fougue vengeresse, comme dictée par un défi à la Création sous toutes ses formes, animale, végétale, humaine, tectonique. Femmes disgracieuses, souvent sans tête, corps humains désacralisés, jeunes enfants réduits à l’état de gnomes, horde de chevaux sauvages hurlant à la mort, meute de chiens errants, carcasses de taureaux équarris – Rembrandt, Soutine ne sont pas loin –, natures mortes lugubres, ossements humains désarticulés, tortures sanglantes, diktat de la végétation, toute-puissance du minéral : magnifiquement rendu, d’une force écrasante, ce pandémonium macabre reflète-t-il un état intérieur, un désespoir ontologique ? On ne sait, mais cela a produit très tôt de saisissants chefs-d’œuvre.

1962, changement radical de cap. Cap sur les plages populaires d’été. Finie, la peinture violente en guerre contre la sauvagerie du monde. Mais Cremonini n’est toujours pas en paix avec son temps. Il passe à un autre exutoire : ses contemporains des grands espaces balnéaires de l’été. Bains de mer des masses populaires, rôtissant sous un soleil de plomb, bardées de crèmes solaires. Temps immobile fait de silence, d’incommunicabilité, de désirs avortés au sein de couples espionnés par des enfants voyeurs, espiègles invétérés sinon pervers, aux membres et aux visages bouffis. Aucune grâce, aucun brin de beauté n’émerge de ses savantes compositions statiques, que l’esthète privilégié qu’est Cremonini ne se lasse pas de mettre en scène pour dénoncer à mots couverts le vide et l’aliénation des masses abusées, en homme de gauche conséquent, ami du philosophe Althusser. Pas plus que son art intemporel, ce message subliminal n’a vieilli.

Et puis, par-delà ses contenus idéologiques masqués, c’est une leçon de peinture magistrale que nous adresse ce moderne Piero della Francesca qu’était Cremonini. Mais je ne suis guère à l’aise en matière de formes et de couleurs, et laisse au catalogue établi par quelqu’un qui m’est cher le soin d’éclairer les intéressés.

Informations pratiques

Leonardo Cremonini. Le Regard en miroir. 
Du 27 mai au 4 octobre 2026 à l’espace Richaud, 78, boulevard de la Reine, 78000 Versailles.
Ouverture du mercredi au vendredi de 12 h à 19 h, le samedi et le dimanche de 10 h à 19 h. Fermé le lundi et le mardi.
Visite libre sans réservation obligatoire ; billets disponibles sur place ou en ligne.
Depuis Paris : ligne L au départ de Saint-Lazare, direction Versailles-Rive-Droite, puis environ deux minutes à pied. 
Renseignements : 01 30 97 28 66. Informations et billetterie sur le site de la Ville de Versailles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*