Il faut avoir longtemps fréquenté les livres, les hommes, les femmes, leurs palais et leurs ruines, pour oser écrire un livre sur le bonheur. Il faut avoir vu ce que les siècles font aux espérances, ce que les passions font aux visages, ce que le temps fait aux corps, pour prononcer encore ce mot sans rougir. Les imbéciles le promettent, les sages le suspectent, les mélancoliques le tiennent pour une fable bourgeoise. Notre époque lui préfère les blessures distinguées, les mélancolies qui donnent de beaux livres, les désastres dont on peut faire carrière. Le malheur a ses prêtres, ses théologiens, ses décorateurs.  

Jean-Paul Enthoven est d’une autre espèce. Contre tous, ou peut-être avec tous, voici qu’il le ramasse dans la boue brillante du monde et le regarde comme une pièce d’or retrouvée.

Il y a quelque chose d’insolent dans ce geste.

Nous vivons sous le règne du malheur intelligent. Il faut être triste avec élégance, désabusé avec méthode, désespéré avec de bonnes références. Le bonheur, lui, paraît suspect : trop simple, trop nu, presque indécent. Il n’a pas la beauté professionnelle du désastre. Il ne fait pas de phrases. Il arrive. 

Enthoven sait que le bonheur n’est pas une doctrine. Il n’est même pas une morale. C’est une grâce intermittente, une conjonction de circonstances, une petite victoire de la lumière sur tout ce qui, en nous, travaille à l’abolir. Voilà pourquoi son dictionnaire est moins un inventaire qu’une compagnie. On y retrouve Sénèque et Montaigne, Camus et Schopenhauer, Stendhal et Apollinaire, Hemingway et tant d’autres ; mais les grands morts ne sont pas ici convoqués pour faire cortège à l’auteur. Ils viennent témoigner. Ils ont vu quelque chose. Ils savent, chacun à sa manière, qu’une vie peut être sauvée par très peu : un paysage, une phrase, une femme, un repas, une promenade, un souvenir, la grâce inexplicable d’un matin. Enthoven a commis ici ce que les hommes de sa race, les grands liseurs, les amants des contours et de la lumière, tentent depuis toujours : dresser le cadastre impossible de ce qui nous sauve.

Et il a choisi, pour ce faire, la forme la plus folle : le dictionnaire. Cet alignement arbitraire de cases où les empires côtoient les insectes, il l’a plié à la seule loi de son désir. Le bonheur n’y est pas cette niaiserie que chantent les sots ou que marchandent les dévots ; il est une grâce stendhalienne, un éclair de cuivre dans la nuit de la langue, une affaire d’ombre portée sur la pierre chaude de Rome, de phrases ajustées comme des armes rares, des visages entrevus qui ne s’effacent plus.

Tout y est incarné. Ce dictionnaire est écrit avec la mémoire des bibliothèques et le sang vif des jours. Enthoven y convoque les fantômes majeurs non pour exhiber un savoir de cuistre, mais pour prouver qu’ils ont respiré, qu’ils ont eu chaud, qu’ils ont frissonné sous la même lumière que nous. Sa prose, souveraine, agile, drapée dans une élégance qui semble n’avoir rien coûté, transforme chaque entrée en un petit retable de bois peint. On y croise la mélancolie comme une sœur indispensable, le vin clair, la paresse des après-midis d’août, et ce luxe suprême : le temps qui cesse soudain d’être une usure pour devenir un trésor parce qu’une phrase l’a retenu par la manche. 

C’est un ouvrage de haute mémoire et de grande gourmandise. Un bréviaire pour les jours de défaillance, où le langage, lavé des scories du siècle, retrouve sa première fonction : être la demeure exacte de la joie. Jean-Paul Enthoven n’a pas seulement répertorié les motifs du bonheur ; il a fabriqué, page après page, avec la patience des enlumineurs et l’insolence des princes, la chose même qu’il décrivait. 

Et c’est peut-être à ceci que sert ce magnifique livre : à nous rappeler que nous avons tort de demander au bonheur l’impossible. Qu’il nous suffise qu’il ait existé. Qu’il suffise qu’un jour, quelque part, à l’insu de notre raison, la vie ait été belle.

Et qu’un homme comme Jean-Paul Enthoven ait eu la grâce et l’obstination de s’en souvenir pour nous.

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