Proust prévoyait que son roman compterait au moins sept tomes. Or il n’en était paru que quatre à sa mort. Qu’allait-il se passer à présent ? Qui prendrait la responsabilité d’établir la version définitive de son roman d’après ses manuscrits et ses dactylographies ?

La maison Gallimard n’assumait plus seule la tâche de mener à bien la publication de la Recherche. Désormais rien ne pouvait être publié sans l’accord du frère de Marcel, le docteur Robert Proust – du moins en théorie, car en pratique, il allait de soi qu’il laisserait faire ses éditeurs, à savoir Gaston Gallimard et Jacques Rivière.

Eh bien, non. On avait tort d’imaginer qu’il les laisserait faire. Robert contesta bientôt leur autorité pour faire valoir sa propre autorité sur l’édition à venir. Les éditeurs n’en revenaient pas.

« Dans l’un de ses rôles, il m’aimait profondément », remarquait Marcel. « Mon frère, il l’avait été, il l’était redevenu, mais pendant un instant il avait été un autre personnage qui ne me connaissait pas[1]. »

Il s’agit de Robert de Saint-Loup dans le roman. Mais, dans la vie, il s’agissait de Robert Proust, affecté par un remarquable dédoublement de la personnalité.

Robert Proust engageant Georges Cattaui.

Marcel admirait beaucoup l’œuvre de Stevenson – en particulier, précisait-il, « la nouvelle publiée en français sous le titre Le Cas étrange du docteur Jekyll[2] ».

Eh bien, à son domicile, avenue Hoche, Robert, c’était le docteur Jekyll – autrement dit l’un des plus grands chirurgiens de Paris, officier de la Légion d’honneur, professeur à la Faculté de médecine, président de la Ligue contre le cancer, chef du service de chirurgie à l’hôpital Tenon dans le 20e arrondissement.

Cependant il disposait d’une garçonnière (sans doute à Auteuil, dans le 16e arrondissement, près de la clinique où il recevait sa clientèle privée). Et là, dans sa garçonnière, il devenait Mister Hyde. En clair, il se consacrait à sa passion pour les femmes.

Bon vivant – et quelque peu libertin quand il se laissait aller –, mais grand travailleur et soucieux d’honorabilité, il menait une double vie depuis des années, d’ailleurs avec la complicité de son frère, lui-même expert en dédoublement.

Des lettres de Marcel à une certaine Mme Fournier – l’une des maîtresses de Robert – prouvent à quel point les deux frères étaient liés.

Robert et Marcel s’appelaient « chéri » quand ils s’écrivaient. « Mon bon chéri, mon petit chéri », etc.

Hélas, il ne reste presque plus rien de leur correspondance, sans doute détruite par la terrible Marthe, l’épouse de Robert.

Une femme que l’on trouvait ravissante jadis. À présent, à 45 ans, toujours vêtue de noir, on aurait dit la mère supérieure d’un couvent.

À ses yeux, Marcel, c’était une espèce de démon !

Elle tâchait probablement d’influencer son mari. Puisqu’il était l’ayant droit de son frère, il n’avait plus qu’à en profiter pour censurer les passages les plus indécents. La loi lui en donnait le pouvoir.

Au 2, avenue Hoche, à l’angle de la rue de Courcelles, face au parc Monceau, Robert et Marthe Proust occupaient un vaste appartement, mais situé curieusement au rez-de-chaussée de l’immeuble, avec des fenêtres qui donnaient sur le trottoir, dans une position qui n’était guère agréable, en tout cas moins agréable qu’aux étages supérieurs.

Et pourtant Robert était très riche. Il avait hérité d’un capital considérable à la mort de sa mère. Et il ne comptait pas que sur ses rentes. Un chirurgien comme lui, une sommité médicale, gagnait beaucoup d’argent – assez en tout cas pour louer un appartement avec une vue dégagée, plutôt qu’au rez-de-chaussée près de la concierge. Que faisait-il de sa fortune ? Cela reste un mystère.

Le docteur et Mme Robert Proust avaient conclu un mariage de raison, qui n’était pas devenu un mariage d’amour. C’est peu de le dire.

Ils n’avaient fait qu’un enfant – une fille prénommée « Suzy » qui venait d’avoir 20 ans.

Suzy Proust.

Assez jolie, elle ressemblait à sa grand-mère, Jeanne Proust, au physique comme au mental, car elle avait également hérité de son aplomb et de son intelligence.

Son père avait rendu sa mère très malheureuse. Il disposait déjà d’une garçonnière à l’époque où il l’épousa. Il n’avait jamais cessé de la tromper.

L’appartement des Proust était doté d’une enfilade de pièces de réception qui pouvaient accueillir un grand nombre d’invités. Ils y organisaient de grands déjeuners ou de grands dîners, et même des soirées, comme le bal pour les 18 ans de Suzy auquel Marcel avait assisté en 1921.

Le docteur et Mme Robert Proust recevaient naturellement des médecins, mais aussi de hauts fonctionnaires, des hommes politiques, des industriels, etc. – des représentants de ce qu’on appelait le « monde officiel », autrement dit le monde républicain, bien loin de ce qu’on appelait le « monde élégant », c’est-à-dire le monde aristocratique, celui dont on parlait dans la rubrique mondaine du Figaro, précisément le monde que connaissait Marcel : des princesses, des duchesses, mais également des artistes, de grands écrivains, de grands musiciens. Un monde dont Robert était pratiquement exclu.

Parmi les amis de son frère, il connaissait surtout ses anciens camarades de classe qui, d’ailleurs, avaient été aussi les siens – notamment Robert Dreyfus, Daniel Halévy et Henri de Rothschild.

Marthe Proust, Reynaldo Hahn, Suzy Proust.

Il était également lié à Reynaldo Hahn, un musicien célèbre alors, compositeur et chef d’orchestre, qu’il considérait quasiment comme son beau-frère. La mort de Marcel leur avait donné l’occasion de se rapprocher l’un de l’autre. Ils avaient assisté ensemble à son agonie et organisé ensemble ses obsèques.

« Il est venu dîner très régulièrement à la maison, parce que mon père tenait à voir les témoins les plus proches de son frère pendant qu’il travaillait sur les manuscrits », précise Suzy[3].

Reynaldo avait connu Marcel en 1894, à 19 ans, lors d’une soirée musicale où il se produisait. Brun dans le genre sud-américain, il commençait à perdre ses cheveux, ce qui ne déplaisait pas à Marcel.

À présent, en 1923, devenu tout à fait chauve, Reynaldo dissimulait sa calvitie sous une perruque dont l’aspect, trop apprêté, lui donnait l’air « louche ».

Peu importait à Suzy. Elle l’adorait. « Il m’amusait énormément, il avait beaucoup d’esprit, un esprit un peu méchant[4]. »

Elle se déniaisait en sa compagnie. Elle n’était pas idiote. Reynaldo lui racontait toutes sortes de choses sur Marcel. Elle comprenait bien qu’il s’agissait entre eux d’une relation homosexuelle.

Toutefois personne n’abordait jamais ce sujet avenue Hoche. Marthe en aurait fait une maladie.

Cependant la plupart des amis de Marcel sollicitaient Reynaldo pour se faire présenter à son frère. Peu importait l’antipathie qui émanait de sa femme. On se réunissait volontiers chez lui pour parler de Proust.

Des aristocrates commençaient à y apparaître – le marquis de Lauris, la comtesse de Noailles, le duc de Guiche, etc. – des gens à qui Marthe n’avait rien à dire, et qui ne lui disaient rien non plus.

Son mari, en revanche, se métamorphosait. Il accédait à une nouvelle vie. Il découvrait un nouveau monde.

La maison ne désemplissait pas. Marthe ne se sentait plus chez elle. Elle se retrouvait au milieu d’une espèce de secte composée en grande partie d’homosexuels.

Robert Proust recevant chez lui les amis de son frère.

Proust avait établi la dactylographie de La Prisonnière et d’Albertine disparue – c’est-à-dire du cinquième et du sixième tome de son roman –, mais le septième, Le Temps retrouvé, n’existait que sous forme manuscrite, consigné dans six cahiers qui réclamaient un expert pour les décrypter et les dactylographier.

Même s’il se découvrait une vocation d’éditeur, Robert était beaucoup trop occupé, et à son hôpital, et à sa clinique, et à la Faculté de médecine, pour se charger d’un tel travail. Il ne lui restait plus qu’à engager quelqu’un.

Quelqu’un, oui, mais sûrement pas quelqu’un de chez Gallimard.

Maintenant qu’il détenait le pouvoir de censurer tout ce qu’il lui semblait préférable de censurer dans le roman de son frère, il lui fallait impérativement savoir ce que contenait Le Temps retrouvé, et le savoir avant de confier le texte à la maison Gallimard.

Au cas où il aurait fallu couper quelque chose, mieux valait évidemment le faire soi-même, sans avoir à en rendre compte à personne, pour s’éviter des débats avec les éditeurs qui s’ébruiteraient forcément et créeraient une polémique.

Ainsi les papiers de Marcel exigeaient-ils un secrétaire au sens propre du terme – quelqu’un qui sache tenir sa langue.

Robert s’adressa vraisemblablement à un jeune homme qu’il avait connu chez son frère, un Juif égyptien nommé Georges Cattaui.

Georges Cattaui et Marcel Proust, Paris, 1922.

Georges Cattaui ?

« Un des derniers venus dans l’amitié de Proust, un de ceux qui ont le mieux établi la liaison entre lui et les adolescents, entre lui et l’étranger », signale Paul Morand à son propos[5].

Doté d’une extraordinaire érudition, parlant sept ou huit langues, il partageait sa vie entre Paris et Le Caire, où les siens occupaient la plus haute position dans la communauté juive. C’étaient les Rothschild d’Égypte, en quelque sorte.

Cattaui avait fait la connaissance de Proust vers 1920. Il n’était pas spécialement beau. Comme Reynaldo au même âge que lui, il commençait à perdre ses cheveux. Mais, précisément, il possédait un charme qui plaisait à Proust, intellectuellement aussi bien que physiquement.

Cependant, dans ses ouvrages, Cattaui n’a jamais fait allusion à leurs rapports personnels, peut-être parce qu’il s’agissait de rapports amoureux.

Voilà quelqu’un qui, en effet, savait tenir sa langue. Qui sait s’il ne fut pas le dernier amour de Proust ?

Étudiant en droit et en science politique, il retardait alors le moment où il allait devoir choisir une carrière, tiraillé entre son goût pour les mondanités et sa passion pour le mysticisme.

Chose remarquable : il écrivait dans Menorah – une revue bimensuelle fondée récemment à Paris afin de promouvoir le sionisme.

Le 22 décembre 1922, Cattaui y publia un article où il révélait l’hérédité juive de Proust du côté maternel et, au-delà de son hérédité, la judéité inscrite dans son roman.

Swann, en particulier, semblait « symboliser l’âme juive », remarquait Cattaui[6] en faisantallusion à un épisode on ne peut plus troublant dans la Recherche, l’épisode où Swann renoue avec le judaïsme en devenant étonnamment lucide, selon Proust.

Ainsi était-il permis à Swann, « grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore cachée aux gens du monde »[7].

Les cahiers du manuscrit de Proust, du moins une partie d’entre eux, se trouvaient dans le bureau, avenue Hoche, où le docteur Proust recevait sa clientèle ou ses relations.

Le reste des papiers de Marcel avait été transporté dans une pièce de service au sixième étage de l’immeuble[8].

Des archives aussi volumineuses exigeaient que l’on mette à la disposition de Cattaui une pièce entière pour qu’il puisse s’y sentir à l’aise et y dormir, au besoin, de sorte qu’on y avait transporté une partie du mobilier de Marcel – notamment son lit – afin de reconstituer la chambre avenue Hoche.

Georges Cattaui dans la chambre de Proust reconstituée après sa mort.

Cattaui faisait ainsi couramment une expérience extraordinaire : il s’allongeait dans le propre lit de Marcel pour y déchiffrer les papiers de l’écrivain, comme en se livrant à une opération métempsychique, et ce d’autant que l’odeur de la poudre antiasthmatique de Proust se répandait dans la pièce, une poudre qu’il faisait brûler comme de l’encens chaque jour durant des heures, une poudre dont l’odeur âcre imprégnait encore tellement ses papiers et son mobilier qu’elle ressuscitait sa présence.

Gaston Gallimard et Jacques Rivière se heurtaient à toutes sortes de difficultés avec Robert. Il les traitait de haut. Il se plaisait à les laisser patienter durant des jours avant de répondre à une requête. Il ne consentit à leur accorder l’autorisation de publier La Prisonnière qu’au bout de plusieurs mois, après des tracas sans nombre.

Restait maintenant à établir la version définitive d’Albertine disparue, à laquelle Marcel travaillait peu avant de mourir.

Précisément, c’est dans l’une des dactylographies de ce texte que Cattaui découvrit un épisode qui le sidéra – l’épisode des fiançailles de Gilberte Swann, alias Gilberte de Forcheville, car alors elle renie le nom de son père, en effaçant en elle toute trace de judaïsme, pour pouvoir épouser le marquis de Saint-Loup, le neveu de la duchesse de Guermantes[9].

Les israélites français soucieux de se fondre dans la société française, quitte à verser eux-mêmes dans l’antisémitisme, se comportaient au fond de la même manière, aux yeux de Proust.

« Vous ne la connaissez certainement pas, elle s’appelle lady Rufus Israël », annonce la duchesse à Gilberte. La duchesse sait parfaitement pourtant que lady Israël est la tante de Gilberte. Seulement, voilà, on ne prononce pas le nom d’Israël chez les Guermantes. La duchesse tient à le faire savoir à sa future nièce.

Gilberte rougit vivement : « Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui était d’autant plus faux que lady Israël s’était, deux ans avant la mort de Swann, réconciliée avec lui et qu’elle appelait Gilberte par son prénom), mais je sais très bien, par d’autres, qui est la personne que vous voulez dire. »

Gilberte s’avilissait pour se rehausser, concluait Marcel[10] en remettant en cause le principe de l’assimilation des Juifs quand il aboutit à une conduite aussi indigne.

La mère du narrateur.

« Crois-tu, ce pauvre Swann qui désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes, serait-il assez heureux s’il pouvait voir sa fille devenir une Guermantes ! » remarque la mère du narrateur.

« – Sous un autre nom que le sien, conduite à l’autel comme Mlle de Forcheville ; crois-tu qu’il en serait si heureux ?

– Ah ! c’est vrai, je n’y pensais pas.

– C’est ce qui fait que je ne peux pas me réjouir pour cette petite “rosse” ; cette pensée qu’elle a eu le cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle. »[11]

Ainsi le narrateur laisse-t-il entrevoir sa sympathie pour Israël, et – vraisemblablement – sa propre judéité… sans que sa volonté entre en jeu.


[1] Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, p. 474.

[2] Marcel Proust, Lettre à Hélène de Chimay, seconde quinzaine de juillet 1907, Lettres, Plon, p. 404.

[3] Suzy Mante-Proust, Souvenirs, dans Proust et les siens, Plon, p. 181.

[4] Suzy Mante-Proust, Souvenirs, dans Proust et les siens, Plon, p. 181.

[5] Paul Morand, Préface à L’Amitié de Proust de Georges Cattaui, Gallimard, p. 10.

[6] Georges Cattaui, « Marcel Proust », Menorah, n° 8, 22 décembre 1922, p. 116.

[7] Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, p. 870.

[8] Selon Jacques Guérin, « Confessions d’un matérialiste amoureux », Entretien avec Catherine Viollet, Genesis, n° 15, 2000, réédité en ligne, persee.fr.

[9] Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 153-172.

[10] Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 165.

[11] Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 237.

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