L’événement ne s’avance pas avec la fracassante solennité des désastres anciens, mais avec cette régularité basse, cette clarté sèche qui effraie davantage. On aperçoit, dans les travées du Bundestag et sur le pavé des villes saxonnes, ces figures de greffiers et de docteurs en droit qui ont appris à parler le langage de la norme pour mieux faire entrer le monstre dans le salon.
Ce n’est pas le fracas des bottes sur la chaussée ; c’est pire, peut-être : c’est la terreur en costume sombre, la brutalité devenant une hypothèse de gouvernement, un bulletin que l’on glisse dans l’urne un dimanche après-midi entre la promenade et le café. Le scandale est là, dans cette domestication de l’abject. On a patiemment récuré la vieille haine, on l’a dégraissée de son sang trop visible, on lui a mis une cravate et des lunettes d’acier pour la rendre présentable aux braves gens. Et les braves gens s’y laissent prendre, savourant au fond d’eux-mêmes le frisson d’un retour aux vieux sangs, aux vieilles fureurs de la terre et de la race.
Le danger n’est pas une simple péripétie parlementaire, un rééquilibrage de la droite allemande. C’est l’entaille faite dans le bois même de la mémoire. Que cela advienne là, sur ce sol précis, parmi les petits-enfants de ceux qui avaient juré « plus jamais cela », constitue une injure faite aux morts autant qu’une menace pour les vivants. L’AfD ne cherche pas seulement à gouverner des hommes ; elle veut réécrire la grammaire du ressentiment, désigner du doigt l’étranger, le faible, le déviant, et refaire de la peur le moteur unique de la cité.
Ce qui s’apprête à sortir des urnes, ce n’est pas un programme, c’est un spectre qui avait été scellé sous la pierre et que la bêtise, la fatigue de la démocratie et la complaisance des clercs sont en train de délivrer.
Ce n’est plus seulement l’Allemagne qui tremble sur ses fondations, c’est toute l’architecture de l’Europe qui craque sous le poids du vieil aveuglement. On entend déjà les apologistes, la tribu des tièdes et des habiles, nous murmurer qu’il faut comprendre la colère, qu’il faut canaliser le torrent, qu’après tout l’exercice du pouvoir assagira bien ces messieurs. Comme si le pouvoir avait jamais assagi les dévoreurs ; comme si l’histoire n’était pas précisément cette longue suite de compromissions où les modérés pensent chevaucher le tigre avant d’être avalés par lui.
Le péril, c’est cette contagion de la norme. Demain, l’exceptionnel deviendra la règle, l’invective une rhétorique d’État, et la préférence nationale un dogme administratif administré avec la froide rigueur des douanes. On chassera l’homme au nom de la courbe démographique, on triera les vivants selon la pureté du sang ou l’ancienneté de la souche, et tout cela se fera dans le respect scrupuleux des formulaires, sous l’œil indifférent des technocrates.
Car ils ont cette force, les bâtisseurs de haine moderne : ils savent que le temps joue pour eux, que la mémoire des hommes est courte et que le dégoût finit toujours par céder la place à l’habitude. Le véritable scandale ne réside pas tant dans l’existence de ces revenants que dans la résignation de ceux qui les regardent monter. Une patiente allemande dont les parents s’étaient compromis avec le régime hitlérien résume l’affaire en deux mots : Dummheit et Beeinflussbarkeit, stupidité et malléabilité/suggestibilité.
Ceux qui font profession de consigner le jour, les scribes du temps présent – ceux de la presse d’outre-Manche à la prose exacte et mesurée, ou ceux des gazettes parisiennes, du Monde grave au Mediapart obstiné –, ont déroulé leurs rouleaux de registres. Et ce qu’ils disent, sous la froideur des chiffres et la précision des colonnes, n’est autre que le constat d’une asphyxie.
Du côté de Londres, la gazette du Guardian observe le désastre avec cette mélancolie lucide des insulaires : elle y voit la faillite d’un centre satisfait, la bêtise d’un pouvoir qui s’imaginait réduire le monstre en lui empruntant ses mots et ses petites terreurs. Le scribe anglais note que la « digue », ce fameux cordon sanitaire réputé infranchissable, n’était qu’un muret de sable promptement emporté par la marée. À force de couper dans le gras de la vie des pauvres gens, à force de fermer les usines et de ne laisser en partage que la rigueur et l’ombre, les gouvernants modérés ont creusé le lit même où s’est couché l’extrémisme.
Dans les bureaux de la rue des Italiens, au Monde, on ausculte ce qu’on nomme la « maladie chronique » d’une nation. Le grand journal du soir constate l’érosion d’un certain magistère mémoriel : le « plus jamais cela », enseigné aux enfants comme une catéchèse abstraite, s’est figé en une prière mécanique. L’Allemagne de l’Est, dit-on là-bas, abandonnée aux ruines de la réunification et aux certitudes des vainqueurs de l’Ouest, est devenue le laboratoire où se dissout la honte, où les ressentiments accumulés finissent par s’inscrire dans l’urne avec la sérénité du vengeur.
Et puis il y a l’enquête tenace des artisans de Mediapart, qui ont fouillé sous le vernis du parti « normal », sous le bon chic des notables de l’AfD. Eux montrent ce que l’on voudrait ne pas voir : les petits cercles d’initiés où l’on murmure le mot « remigration » – ce mot propre et chirurgical inventé par les docteurs de la haine pour dire le bannissement, pour dire la rafle des indésirables, des étrangers et des mal-pensants. Mediapart désigne les passages secrets, les ponts invisibles entre la droite en habit de tribunal et les bandes de cuir de la rue, rappelant sans relâche que la violence raciale n’est pas une dérive de ce mouvement, mais son cœur même.
Tous, de Londres à Paris, s’accordent à dresser le procès-verbal d’un naufrage : les journaux mesurent les dégâts, comptent les voix et décortiquent les mécanismes. Mais sous la plume des chroniqueurs, à travers cette analyse des rouages et des causes, perce l’unique et terrifiante vérité : les hommes ont cessé de craindre le gouffre, et ils s’y avancent désormais avec la méthodique précision des somnambules.
