« Le signifiant, c’est la cause de la jouissance. »

Le docteur à noeud papillon et petits cigares, grand bourgeois de la pensée qui, un jour de décembre, devant son auditoire de fidèles et de curieux, lâche cette sentence comme on jette un dé sur le tapis vert d’un casino d’eaux thermales : le signifiant, c’est la cause de la jouissance.

Qu’est-ce que cela veut dire, sinon notre détresse ? Qu’est-ce que cela dit de notre pauvre chair, nous qui croyions si bêtement que la jouissance était une affaire de peau, de nuit partagée, d’étreintes confuses sous les draps de fil, de bêtes heureuses et muettes au fond des bois ?

Non. Le docteur sait bien notre infirmité. Il sait que nous sommes nés dans le grand bain de la langue, irrémédiablement compromis par le dictionnaire. Un animal ne jouit pas, il s’accouple ; il obéit à la grande mécanique de l’espèce, il s’apaise. Mais nous, la petite bête humaine, nous avons été touchés au fond par le mot. Le mot est venu mordre dans la chair. Il a fallu qu’on nomme le corps pour qu’il commence à souffrir d’un drôle de mal, qu’on découpe des zones, qu’on invente des interdits et des fétiches. C’est la lettre qui fore le trou. Sans le mot pour dire la hanche, sans la vieille chanson apprise dans l’enfance, sans l’injure ou le murmure qui précède la nuit, la chair resterait lettre morte, justement. Une masse de muscles et de graisse, tiède et inutile.

Pour qu’il y ait ce frisson-là, cette brûlure si singulière qui nous laisse épuisés et insatisfaits, il faut qu’une machine de langage ait tourné en arrière-plan, invisible, avec ses rouages de grammaire et ses déclinaisons de doutes. C’est le mot qui allume l’incendie, et c’est lui, le traître, qui vient aussitôt faire halte, qui éteint les feux, qui dit assez, qui nous remet à la porte de l’éden.

Nous sommes les esclaves d’un alphabet. Nous ne jouissons jamais que d’un écho, d’une syllabe perdue, d’un vieux nom de baptême qui insiste sous la peau. Nous ne touchons jamais l’Autre ; nous touchons sa syntaxe. C’est cela, la royale et misérable condition du « parlêtre » : un corps qui ne sait s’embraser que si on lui en fait la lecture.

Et c’est là notre noblesse, notre splendeur de gueux magnifiques, habillés de pourpre textuelle. Car ce Lacan qui réentonne à sa manière le vieux Jean de l’Évangile – au commencement était le Verbe, mais un Verbe qui aurait mal tourné, un Verbe de cabaret ou de clinique –, il sait que cette brûlure nous invente.

Sans ce coin de fer forgé que le signifiant enfonce dans la souche de notre chair, que serions-nous ? Des vaches dans le pré, regardant passer les trains de l’existence avec des yeux de nacre opaque, repues de l’herbe grasse du réel. Le signifiant, c’est le grand séparateur. Il vient faucher l’innocence. Il dit à l’enfant qui tète encore : « Ceci a un nom, et ce nom te sépare à jamais de ce que tu manges, de celle qui te porte. » C’est un coup de hache. Mais c’est dans la plaie que s’engouffre le vent de l’esprit. C’est dans le manque que la bête commence à chanter.

Songez aux grands saints, aux grands fous, aux poètes de l’échafaud ou des manoirs en ruine, à Rimbaud fuyant dans les sables, à Thérèse d’Avila figée dans le marbre du Bernin, la bouche entrouverte sous la flèche d’un ange en stuc. De quoi jouissent-ils, sinon d’une phrase ? D’un Nom trop grand pour leur poitrine, d’une voyelle pure qui les traverse comme une lame. Ils ne jouissent pas d’un organe ; ils jouissent d’une syntaxe poussée à son point de rupture, là où les mots manquent et où le cri prend le relais.

C’est la ruse absolue de notre condition : nous croyons poursuivre l’extase de la chair, et nous ne faisons que courir après le spectre d’une phrase entendue un soir d’enfance, un débris de parole paternelle, un prénom de femme qui sonne comme un glas.

Alors le vieux Lacan sourit sous son masque de mandarin. Il sait que nous sortirons de son séminaire un peu plus lourds de notre propre énigme, retournant à nos lits désolés et à nos amours boiteuses. Nous irons encore essayer d’étreindre des corps. Mais au moment de sombrer, dans l’éclair de cette petite mort que les hommes recherchent comme des damnés, nous entendrons le clic-clac de la grammaire qui se referme. Nous saurons, au fond de notre nuit, que nous avons été possédés non par un être de chair, mais par la majuscule d’un mot.

Vraiment ? Mais alors, m’objecterez-vous, comment se fait-il que ce ne soit pas n’importe quelle chair qui nous accroche, que toutes ne conviennent pas ?

Ah, nous y voilà. Vous touchez du doigt le noeud de l’affaire, le point exact où le système vacille pour devenir une histoire d’homme. Vous dites : pas n’importe quelle chair. Et vous avez mille fois raison. Le dictionnaire a beau être universel, la blessure, elle, est d’une précision d’orfèvre.

Car la langue ne s’abat pas sur nous comme une pluie d’orage uniforme qui mouillerait tous les corps de la même façon. Elle nous découpe au scalpel, individuellement, dans le secret d’une alcôve ou d’une cuisine d’enfance. Ce qui nous accroche chez l’autre, ce n’est pas la beauté standard des statues grecques ou des magazines de mode ; c’est un détail minuscule, une scorie, un raté de la machine.

C’est un grain de beauté placé précisément là où la tante acariâtre en avait un ; c’est une façon un peu rauque de prononcer les « r », qui rappelle la voix d’un père disparu ou la chanson d’une servante ; c’est une ligne d’épaule qui mime une défaite oubliée. C’est cela que le docteur à cigare appelait l’ « objet a », cette pure trouvaille, ce déchet du langage autour duquel notre désir tourne comme un chien fou.

Le signifiant est un filet universel, mais il ne ramène à la surface que des débris singuliers. Pour que la chair nous accroche, il faut qu’elle porte la marque d’un fer rouge très ancien. Il faut qu’elle soit le support d’un marquage symbolique, un signe minimal, une marque différentielle, une encoche que le langage a laissée en nous bien avant qu’on ne sache lire.

Par exemple, la voix. Pas celle des ténors, mais ce timbre cassé qui réveille une détresse vieille de trente ans. Ou le regard. Non pas le bleu des mers du Sud, mais cette lueur oblique, un peu fuyante, qui répète le premier interdit. Ou l’odeur, qui n’est jamais celle de la peau pure, mais celle du linge propre mêlé au tabac, la syntaxe d’une maison perdue. On ne tombe pas amoureux d’un corps, on tombe amoureux d’une énigme orthographique qui a trouvé son incarnation.

C’est là tout le miracle et toute la misère de la rencontre. Deux morceaux de chair se croisent dans la nuit du monde, mais ce qui s’aimante en eux, ce sont deux bibliothèques de fantômes. Vous croyez serrer une femme ou un homme dans vos bras, et vous étreignez un rébus. Vous baisez les pieds d’une reine qui, dans le dictionnaire de votre inconscient, s’appelle simplement « maman » ou « vengeance ».

C’est pour cela que ce n’est jamais n’importe quelle chair. Il faut que cette chair-là accepte, à son insu, d’enfiler le costume de scène que vos mots lui ont préparé. Il faut qu’elle se glisse dans le moule de votre manque. Et si par malheur elle n’a pas la bonne forme, si le mot ne mord pas dedans, vous pouvez bien y mettre toute la bonne volonté du monde, la mécanique reste froide. On ne jouit pas d’une chair anonyme ; on ne jouit que de la chair qui a accepté de se faire traduire.

Thèmes

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*